Les femmes de la génération Y n'attendent plus le prince charmant pour gérer leurs finances. Serait-ce la fin du complexe de Cendrillon?
Sur le coup de minuit, Lisa bondit de sa chaise. «J'ai rendez-vous avec mon courtier demain matin», lance-t-elle. Ses copains ont à peine le temps de se retourner qu'elle a disparu de la fête, comme par enchantement. Déjà, deux rues plus loin, elle s'engouffre dans un taxi. Mais pas question de laisser tomber un soulier sur son chemin; ses Manolo Blahnik sont bien attachés à ses pieds. On n'a plus les cendrillons qu'on avait!
Au début des années 80 pourtant, la psychothérapeute américaine Colette Dowling assurait que le personnage de Charles Perrault était toujours criant d'actualité. Dans son livre Le Complexe de Cendrillon, elle affirme que les femmes ont secrètement peur de leur indépendance, qu'elles ne se sentent pas complètement heureuses tant qu'un prince charmant n'est pas venu les sauver de leur célibat. Il faut croire que plusieurs d'entre nous se sont reconnues: le bouquin a connu un succès international. En 1998, Mme Dowling rappliquait en publiant Cendrillon et l'argent. Les femmes sont certes capables de gagner de l'argent, disait-elle, mais elles peinent à le faire fructifier. Elles attendent d'être en couple avant d'acheter un condo et d'investir dans leur retraite. Bref, elles craignent d'assumer leur indépendance financière.
«Je ne me reconnais absolument pas dans ça», laisse tomber Lisa, 30 ans, traductrice juridique. «Oui, j'ai un chum, mais je n'ai pas attendu d'être casée pour acheter mon premier condo. J'avais 26 ans et j'étais célibataire.»
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Depuis, le condo a été revendu à profit. L'argent a été investi dans un portefeuille de placements. Le temps que la bulle immobilière désenfle un peu.
Colette Dowling gagnerait à rencontrer quelques femmes de la génération de Lisa. Les moins de 35 ans ne semblent pas avoir froid aux yeux lorsque vient le temps de négocier l'achat d'une propriété ou de parler de placements. Et les milieux professionnels sont bondés de ces cendrillons nouveau genre. Jade, une célibataire de 28 ans qui travaille dans le milieu des communications, est l'heureuse propriétaire d'un chalet dans les Laurentides depuis décembre dernier. «Je cherchais un placement sûr et un endroit pour me déconnecter de ma vie urbaine mouvementée.» Quant à Myriam, 29 ans, graphiste, elle a «RAPé» (utilisé ses REER comme mise de fonds, en vertu des règles du Régime d'accès à la propriété) pour acheter un condo l'an dernier... un mois avant de rencontrer son nouveau chum. «Les loyers sont rendus tellement chers. J'aimais autant payer un peu plus et faire un investissement.»
VENT D'INDÉPENDANCE
Ce nouveau vent d'indépendance, les agents immobiliers le sentent depuis quelques années. Par exemple, ceux du groupe Le Pailleur, spécialisé dans le secteur du Plateau-Mont-Royal, à Montréal, notent qu'un nombre croissant de femmes de moins de 35 ans achètent seules une propriété. Montant investi? De 250 000 $ à 350 000 $ en moyenne. «C'est quelque chose qu'on ne voyait pas du tout il y a 10 ans à peine», observe Brigitte Le Pailleur, qui exerce le métier depuis 25 ans. Sa collègue Manon Cantin renchérit: «Même quand il s'agit d'un couple, on constate que les jeunes femmes sont très impliquées dans les décisions financières. Tout récemment, une cliente est venue avec son chum pour acheter un triplex. Elle en a négocié le prix, en a fait faire l'inspection, s'est occupée de l'estimation des travaux, a trouvé les locataires. Il s'agissait clairement de son investissement.»
Même son de cloche chez les planificateurs financiers. Alors que les baby-boomers et leurs aînés viennent généralement en couple pour discuter de leurs placements, les membres de la génération X (nés entre 1965 et 1980) et surtout Y (nés entre 1980 et 1994) se pointent seuls dans bien des cas. «Les garçons comme les filles me disent souvent qu'ils ne veulent pas que leur conjoint soit au courant de leurs avoirs», révèle Bruno Therrien, du Groupe Investors.
Luce Hébert, de la Caisse Desjardins Pierre-Boucher, à Longueuil, constate pour sa part que les femmes sont mieux informées qu'elles l'étaient autrefois: «J'ai 45 ans, et, même entre ma soeur de 33 ans et moi, je vois une différence. Elle a appris les règles de base de l'épargne dès le secondaire, pas moi.» Plusieurs cégeps offrent effectivement des séminaires sur la planification financière personnelle. Et dans Internet, on trouve aisément de l'information vulgarisée sur les finances personnelles.
PLUS ÉDUQUÉES, PLUS RICHES
Si les jeunes femmes sont plus indépendantes financièrement que l'étaient leurs mères, c'est avant tout parce qu'elles gagnent davantage d'argent. D'une part, elles sont plus nombreuses à travailler – 69 % des Québécoises en 2007. D'autre part, elles occupent de meilleurs postes. Le pourcentage de Québécoises détenant un diplôme universitaire a triplé au cours des 15 dernières années, passant de 7 % en 1981 à 22 % en 2006. Côté rémunération, ça paraît. De 21 600 $ en 1980, le salaire moyen des femmes a grimpé à 24 800 $ en 2005 (en dollars constants), pendant que celui des hommes passait de 38 200 $ à 36 700 $.
Certes, l'équité salariale n'est pas encore acquise et, à travail égal, les femmes gagnent encore souvent moins que leurs collègues masculins. Si on les compare à leurs mères toutefois, les femmes de la génération Y ont parcouru un sacré bout de chemin sur le plan professionnel! «La démocratisation de l'éducation qui a accompagné la Révolution tranquille dans les années 60 a complètement changé la donne», souligne Yolande Cohen, professeure d'histoire à l'UQAM et membre de l'Institut de recherches et d'études féministes. «Bien que quelques femmes de la génération des baby-boomers aient misé sur la carrière, dit-elle, la grande majorité d'entre elles étaient secrétaires ou infirmières. Elles travaillaient en attendant d'avoir des enfants ou quand ceux-ci étaient devenus grands. Leurs filles de la génération Y, elles, ont eu accès à toutes les professions.» Et contrairement à leurs mères, elles accordent la priorité à la carrière plutôt qu'à la famille. «Je dis souvent à mes étudiantes que, au lieu de râler devant les iniquités qui persistent, elles devraient se réjouir des progrès accomplis jusqu'à maintenant», ajoute-t-elle en riant.
Même le vieillissement de la population joue en faveur des filles de la génération Y! Les employeurs ont de plus en plus de mal à remplacer les travailleurs qui partent à la retraite. Résultat: les jeunes candidats ayant de bons dossiers se voient souvent offrir plus d'un poste. «C'est un marché de candidats, et non d'employeurs», dit Michel Pauzé, président de Michel Pauzé et Associés, chasseurs de talents. Les filles (les garçons aussi) en profitent pour négocier de meilleurs salaires.
FILLES DE BOOMERS
Hormis l'éducation et le salaire, quelques épices sociologiques complètent la recette de l'indépendance financière des Y. «Leurs parents, les boomers, se sont souvent séparés», souligne Carol Allain, auteur du livre Génération Y. Ces jeunes femmes ont donc vu leurs mères se retrouver dans des situations difficiles parce qu'elles dépendaient financièrement des hommes qui les quittaient. «La notion du couple qui dure pour toujours a pris le bord, et les jeunes le savent bien.» «Ma mère m'a toujours dit d'être indépendante et de ne compter sur personne», confirme Jade. «Je ne veux pas ressembler à la mienne», lance pour sa part Marianne, 35 ans, conceptrice-rédactrice dans une agence de pub. Quand elle a divorcé, elle a eu droit à la moitié de tout, mais elle n'avait pas fait grand-chose pour le mériter.»
Fille d'immigrants italiens, Pina n'a pas vécu le divorce de ses parents. C'est sa propre séparation, il y a quelques années, qui lui a ouvert les yeux sur l'importance de tenir les cordons de sa bourse. «J'ai dû recommencer à zéro, dit la jeune femme de 30 ans. Je m'étais beaucoup fiée à mon chum pour gérer l'argent. Plus jamais je ne me ferai prendre.» Adjointe administrative dans un cabinet comptable, elle a acheté son premier condo il y a trois ans. Certaines Y sont tellement indépendantes qu'elles appréhendent presque le jour où elles choisiront d'acheter quelque chose à deux. Et même quand elles partagent leur vie avec quelqu'un, elles continuent de gérer seules leur argent. «En général, c'est seulement quand les jeunes couples commencent à avoir des enfants qu'il y a une véritable mise en commun des salaires et des dépenses», dit Hélène Belleau, sociologue au centre Urbanisation, Culture et Société de l'Institut national de la recherche scientifique.
Là encore, la mise en commun des revenus se fait avec parcimonie. Plusieurs jeunes couples ayant des enfants ont ouvert un petit compte conjoint pour les besoins collectifs, assumés moitié-moitié ou au prorata des salaires. Cependant, chaque partenaire conserve un compte bancaire individuel pour ses dépenses personnelles et son épargne. C'est ici que de nombreuses femmes perdent au change, car les grossesses, les congés de maternité et les horaires réduits riment avec réduction salariale. Ainsi, pendant que Jules continue à empiler les économies dans son compte personnel et à se bâtir une retraite dorée, la cagnotte de sa douce fait du surplace.
SANS COMPLEXE
De leurs parents boomers, les Y n'ont pas hérité que la peur de l'engagement. Ils ont aussi appris à consommer. «Pour un boomer, faire de l'argent et se gâter matériellement, ça va presque de soi, dit Carol Allain. Comme eux, leurs enfants aspirent à se payer un chalet, des voyages, quelques luxes. Ils savent qu'ils doivent faire de l'argent pour y arriver. Ils n'ont pas de problème moral avec ça.»
«Les Y ont moins tendance que leurs aînées à considérer l'argent comme quelque chose de sale», renchérit Hélène Marquis. Conseillère principale en planification avec le Groupe conseil en protection du patrimoine de la Financière Sun Life Canada, elle a travaillé à l'adaptation québécoise du livre Les femmes & l'argent, de Suze Orman, gourou de la finance américaine lancée par Oprah Winfrey. En faisant la promotion du livre, elle a constaté que les femmes d'un certain âge, après avoir vu le titre du bouquin, la regardaient parfois comme si elle voulait leur vendre le diable, mais que ça arrivait plus rarement avec les jeunes. «À mon avis, c'est plutôt une bonne nouvelle!» précise-t-elle, en soulignant que ses deux fils, dans la fin de la vingtaine, s'en remettent souvent à leurs blondes lorsqu'il est question d'argent.
L'historienne Yolande Cohen se dit étonnée de voir à quel point la transition des jeunes femmes vers l'autonomie financière s'est faite rapidement. «Il n'y a pas si longtemps, les femmes n'avaient même pas le droit d'avoir un carnet de chèques ou un compte bancaire à leur nom! rappelle-t-elle. C'est au cours des 30 ou 40 dernières années que tout a déboulé, surtout grâce à l'éducation.» Elle ne croit pas que le complexe de Cendrillon ait entièrement disparu pour autant. De nombreuses femmes sentent encore qu'elles doivent être en couple pour se réaliser pleinement. Mais sur le plan des finances, les gains sont évidents.
«Ça se sent: les jeunes femmes ont le net sentiment d'exister par elles-mêmes. C'est une victoire sensationnelle, car l'autonomie financière est la première condition pour accéder à toutes les autres formes d'indépendance.»
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Article publié originalement dans le magazine ELLE QUÉBEC



