Les magasineuses irrésolues mettent un temps fou à se décider avant de faire le moindre achat. Angoisse...
Vous avez besoin de nouvelles chaussures et vous demandez à vos copines de vous accompagner dans une séance de shopping. À votre grande surprise, vous essuyez des refus, l'un après l'autre: unetelle doit travailler tard, une autre a vraiment trop mal à la tête... Ça sent le prétexte à plein nez. Mais pourquoi personne ne veut-il faire d'emplettes avec vous? Vous insistez auprès d'une amie. À bout d'excuses, elle finit par lâcher le morceau: vous rendez tout le monde fou avec vos hésitations interminables!
C'est le choc. Vous? Une acheteuse indécise? Oui, un peu... vous devez bien l'avouer. Il est vrai que la dernière fois que vous avez eu besoin d'un sac à main, vous avez écumé les boutiques de trois centres commerciaux avant de rentrer bredouille à la maison, vous accrochant à votre vieille besace, que vous n'aimiez pourtant plus depuis longtemps.
Une acheteuse indécise?
«Je ne suis pas une acheteuse compulsive, je suis plutôt une magasineuse compulsive», avoue Martine, 35 ans, en riant. Cette vice-présidente aux communications pour une entreprise Web est méthodique à l'extrême en ce qui concerne tous ses achats. C'est la reine de la comparaison du rapport qualité-prix et elle passe de longues heures à faire des recherches sur Internet avant d'ouvrir son portefeuille. Elle dresse même de longues listes de ses besoins et de ses désirs, qu'elle met en parallèle avec ses moyens financiers et la gamme des produits offerts. Jamais elle ne se procure un objet sur un coup de tête! «J'ai tendance à acheter par Internet. Je déteste me sentir pressée par les vendeurs et j'ai l'impression que, dans les magasins, je ne peux pas tout comparer. Je n'aime pas me procurer une chose et, ensuite, me dire: “Et si j'étais allée dans ces trois boutiques, j'aurais peut-être trouvé mieux...”»
Chantal, une journaliste de 40 ans, fait de son magasinage un rallye. «Quand j'achète un article, il faut qu'il soit parfait. Si j'ai envie d'un livre, par exemple, je peux en examiner cinq exemplaires avant de trouver celui qui n'a aucun défaut, aucune page froissée. Je peux aussi passer 20 minutes à essayer la même veste en deux tailles différentes sans arriver à me décider, comme si ma vie en dépendait.»
Illustration: Jacques Laplante
Les lois de la perfection
La psychologie s'est beaucoup intéressée aux dépensières compulsives. Cependant, qu'en est-il de celles qui hésitent et hésitent encore à dépenser? La curiosité du psychologue Claude Boutin, auteur de l'ouvrage J'achète (trop) et j'aime ça!, a été piquée lorsqu'il a fait la promotion de son livre. Il a alors reçu des témoignages étonnants. «Plusieurs personnes m'ont dit: “Oh, moi, c'est tout le contraire! Je n'achète jamais.”» Selon lui, c'est vrai qu'il est important de bien s'informer avant de choisir un produit, ou encore de décider de restreindre sa consommation. C'est un comportement sain, du moins à la base. Toutefois, il précise: «Alors que l'acheteuse compulsive est incapable de résister à un article, l'acheteuse indécise a plutôt de la difficulté à dire oui. Pour déterminer si c'est véritablement un problème, il faut se demander si la personne ressent de la détresse, c'est-à-dire si elle a l'impression de perdre le contrôle et si son expérience de magasinage devient difficile.»
Les femmes anxieuses
Éliane Léger est psychologue et coauteure du livre Arrêtez de vous faire du souci pour tout et pour rien. Elle travaille au Centre de traitement de l'anxiété, à Québec, et dit observer régulièrement ce type de difficulté chez les grands inquiets. «Les gens qui souffrent du trouble d'anxiété généralisé (TAG) – et c'est le cas de plus de femmes que d'hommes – hésitent longtemps avant de faire un choix, qu'il s'agisse d'un achat, d'une carrière ou d'une relation amoureuse dans laquelle il faut s'engager. Ce sont des personnes qui tolèrent beaucoup moins l'incertitude que le reste de la population et qui tergiversent constamment, en se demandant si leurs choix répondront vraiment à leurs besoins.» Elle note que, parfois, un achat qu'on a amèrement regretté dans le passé est à l'origine de notre hésitation à dépenser. Ce comportement peut aussi être le fruit d'une éducation au cours de laquelle l'accent a été mis sur l'adage «Dans le doute, abstiens-toi.»
Jusqu'à quel point peut-on hésiter? Suzanne, 37 ans, a acheté une table de salle à manger il y a six ans. Cependant, elle n'a toujours pas trouvé de chaises auxquelles l'assortir... au grand dam de son conjoint, qui mange assis sur le divan! Pourquoi tergiverse-t-elle autant pour des objets aussi banals? «Après avoir passé 4 ans à l'école de design et 15 ans à travailler dans ce domaine, explique-t-elle, j'ai développé le goût des belles choses fonctionnelles; et même si j'ai des critères de qualité un peu élevés, je tiens à payer un prix qui me convient! Il est facile de comprendre que ça me pousse vers la quête de l'objet ultime!» L'ironie, c'est qu'elle exerce le métier... d'acheteuse professionnelle. Elle sillonne les boutiques d'objets d'art et les ateliers d'artistes un peu partout dans le monde afin de choisir de la marchandise pour son employeur. Évidemment, les décisions sont plus faciles à prendre quand il ne s'agit pas d'achats perso.
Selon Claude Boutin, les acheteuses indécises seraient la plupart du temps perfectionnistes – un trait bien féminin, comme le constatent souvent les psychologues. «Si une personne n'arrive pas à se décider, c'est souvent parce que toutes sortes de pensées, centrées sur les conséquences négatives qui pourraient découler de l'achat, entrent en ligne de compte. Une perfectionniste ne peut pas se tromper. Elle se met dans l'obligation de faire LE bon choix. Elle ne se donne pas le droit à l'erreur.»
Dans son travail à l'Institut de psychologie, d'expertise et de médiation, à Québec, la psychologue Caroline Paquet a vu de nombreuses femmes hésiter à dépenser quand il s'agissait de se faire plaisir à elles-mêmes plutôt que de combler les besoins des autres. «J'ai observé ce type de comportement chez celles qui ont une faible estime d'elles-mêmes, sont très sensibles à l'opinion des autres et ont besoin d'être rassurées sur leurs choix. Il faut se faire confiance pour arriver à prendre des décisions.»
Chantal a connu son lot d'angoisses récemment, après avoir acquis un ordinateur portable à écran brillant: «Un expert en Mac avec qui je parlais de mon achat m'est tombé dessus comme une tonne de briques. Il m'a dit que les vrais amateurs de Mac choisissent tous un écran mat.» L'intervention de cet homme a plongé Chantal dans l'abîme du doute, au point où elle a immédiatement retourné l'appareil au fabricant. «J'ai commencé à envoyer des courriels à toutes mes connaissances et à faire le tour de tout ce qui avait été écrit sur le sujet dans le Net.» Plus elle recueillait d'opinions, plus elle hésitait. Au bout de trois semaines de tergiversations douloureuses, un commentaire de son copain a enfin provoqué un déclic en elle: «Il m'a dit: “Le glossy est plus sexy, ça te ressemble davantage.”» D'un coup, ses doutes ont disparu. Elle a passé sa commande une nouvelle fois, et elle ne l'a jamais regretté.
Chantal n'est toutefois pas à l'abri de nouvelles hésitations. Comme elle le précise: «Je n'ai pas encore compris, ou je ne veux pas comprendre, que faire un choix implique nécessairement une hésitation entre deux choses dont on a envie. Donc, peu importe ce qu'on décide, il faut toujours renoncer à une des deux options. C'est ça qui m'angoisse quand vient le temps d'acheter un objet.»
Trop de choix rend anxieux
L'abondance d'informations offertes sur Internet devient parfois une autre source d'anxiété, constate Martine: «Ce qui me stresse, c'est que, quand je me renseigne à propos d'un produit, j'en apprends aussi beaucoup sur tous les problèmes qui peuvent y être associés. Par conséquent, lorsque je reçois l'objet en question, je deviens plus attentive au moindre défaut.» C'est souvent un détail qui se remarque à peine, mais le fait d'anticiper sa présence attire l'attention et agace, ce qui diminue la satisfaction de l'acheteuse.
Logiquement, la manne de choix et de renseignements devrait être une bénédiction pour les consommateurs. Pourtant, c'est loin d'être le cas, comme l'explique Barry Schwartz dans son livre Le paradoxe du choix – Comment la culture de l'abondance éloigne du bonheur. Selon cet auteur, vouloir jouir à tout prix de toutes les offres débouche sur de mauvaises décisions. Ça provoque de l'anxiété, du stress et de l'insatisfaction, et ça peut même parfois mener à la dépression clinique. C'est la «tyrannie des petites décisions». Paradoxe de notre époque: Barry Schwartz cite une étude dans laquelle on constate que la majorité de la population souhaite maîtriser chacun des aspects de sa vie... tout en voulant la simplifier. Pas facile quand, en plus, la pression sociale exige qu'on fasse des choix responsables, écologiques et équitables! Comment s'en sortir si on est hésitante de nature?
L'estime de soi
La psychologue Caroline Paquet donne régulièrement des ateliers sur l'estime de soi où elle guide les gens dans la prise de décisions. Elle aide ses clients à mieux se connaître et à dire stop à la surabondance d'information. C'est ce que tente de faire Suzanne: «J'en suis venue à accepter le fait que je suis perfectionniste, avoue-t-elle. Pour ne pas me prendre trop au sérieux, je m'impose des échéances, surtout en ce qui concerne les objets de nature fonctionnelle. Je ne peux pas me passer longtemps d'un frigo, bien sûr! Par contre, je me laisse un peu plus de temps pour acheter un objet déco.» Elle tente de se fier aux suggestions des magazines spécialisés, limitant ses options à celles que les analystes ont étudiées.
Dans sa pratique, Éliane Léger travaille à améliorer graduellement la tolérance de ses patients à l'incertitude. Elle leur donne des exercices: «Si, par exemple, un de mes patients doit faire un achat plutôt anodin, je peux lui demander de limiter ses recherches à trois boutiques, même s'il ressent un malaise à l'idée de ne pas avoir envisagé toutes les options offertes.» Quand cette personne se rend compte qu'elle peut gérer son malaise et que, au bout du compte, elle a peu de regrets, elle arrive à prendre des décisions plus rapidement, ce qui lui laisse plus de temps et d'énergie à consacrer à des choses qui comptent davantage.
De l'avis des experts, prendre des décisions irrévocables, s'accommoder de ce qui est satisfaisant et prêter moins d'attention aux choix et à l'opinion de notre entourage permet de jouir d'un meilleur équilibre personnel. Le psychologue Claude Boutin donne un conseil bienveillant aux acheteuses indécises: «Donnez-vous le droit à l'erreur et faites preuve d'un peu de douceur envers vous-même. Tentez de comprendre que vous le méritez.» Excellente idée! On aimerait l'avoir comme psychologue... dès qu'on se sera assurée qu'un autre ne nous conviendrait pas mieux!



