Amélie était une adolescente performante mais fragile. Elle est restée performante… mais est devenue toxicomane.
Étant donné que la situation se détériorait, en janvier 2005, j'ai avoué à Stéphane que je consommais régulièrement et que je souhaitais aller en cure de désintoxication. À ma grande surprise, il s'est montré compréhensif.
Je me suis présentée à l'hôpital Saint-Luc pour recevoir de la méthadone. Les médecins m'ont reçue avec beaucoup de scepticisme. Ils avaient devant eux une jeune héroïnomane atypique: j'étais fonctionnelle, performante, universitaire, j'occupais un bon emploi, j'étais aussi professeure le soir... Ils ont décidé de m'hospitaliser pour «étudier» mon cas. Entre quatre murs, je me suis sentie en prison. Je voulais sortir pour reprendre mes activités! Plus les heures passaient, plus j'étais en manque de drogue et plus je me sentais déprimée, si bien que j'ai fait une tentative de suicide. Les médecins m'ont prescrit des antidépresseurs. Je me suis rapidement calmée et j'ai obtenu mon congé de l'hôpital. Deux semaines après, je recommençais à consommer. Je vomissais continuellement. Ma psychologue m'a fait prendre conscience du fait que je m'en mettais trop sur les épaules et m'a incitée à ralentir mes activités. J'ai donc abandonné ma maîtrise. Cet allègement de tâche n'a absolument rien donné. Pire, comme je disposais de plus de temps pour récupérer entre mes trips, je pouvais consommer davantage...
Quelques semaines ont suffi pour que je sois complètement anéantie. C'est à peine si j'arrivais à me lever et à manger un peu. J'ai dû quitter mon emploi. Pour une perfectionniste comme moi, c'était un échec majeur. J'ai décidé de tout avouer à mes parents, à mes amis et à Stéphane. J'avais besoin d'aide, et c'était urgent. Leur réaction a été extraordinaire: je ne me suis jamais sentie jugée.
Il m'aura fallu trois cures de désintoxication et un peu plus d'un an avant de réussir à prendre le dessus grâce à la méthadone. Ce médicament m'a permis de réduire considérablement ma consommation d'héroïne. Ma dernière cure remonte à l'automne 2006. J'ai eu quelques rechutes depuis, mais elles sont devenues rares. J'ai repris mes études, je rédige actuellement mon mémoire de maîtrise. Je constate à quel point cette dépendance m'a fragilisée. Je suis moins audacieuse qu'avant, plus craintive.
Je ne peux m'empêcher de réfléchir à tout ce que l'héroïne m'a fait perdre... La santé, bien sûr, mais aussi trois années de ma vie au cours desquelles je n'ai fait que consommer et essayer d'arrêter! Mes amies ont presque toutes un compagnon de vie, certaines ont des enfants, s'achètent une première maison, etc. Moi, je suis seule. Il y a quelques mois, Stéphane est parti. Son départ m'a attristée, mais je comprenais qu'il ait envie de passer à autre chose. J'ai réussi à traverser ma peine d'amour sans retomber dans ma dépendance. Parfois, je trouve ça dur d'être seule, mais j'hésite à laisser quelqu'un entrer dans ma vie. La méthadone entraîne beaucoup d'effets secondaires gênants. J'ai toujours chaud, je transpire abondamment. Mon système digestif demeure fragile, je suis souvent malade. En outre, ce médicament diminue ma libido et provoque de la somnolence, si bien que je dors beaucoup. Pas très séduisant, tout ça!
Je sais que mon combat n'est pas terminé. Je ne consomme plus d'héroïne, mais je suis maintenant dépendante de la méthadone... Je dois être patiente et donner à mon corps le temps de terminer son sevrage. Je cache mes médicaments, car je ne veux pas qu'on connaisse mon passé. Les préjugés et les tabous sont nombreux. Je rêve du jour où tout ça sera derrière moi. D'ici là, je garde le cap et je prends soin de moi.
PROPOS RECUEILLIS PAR HÉLÈNE BÉLANGER-MARTIN
Article publié originalement dans le magazine ELLE QUÉBEC



