Qu'elles soient grandes ou petites, minces ou rondes, musclées ou pas, les femmes ne sont jamais satisfaites de leur apparence. Pourquoi?
Des femmes raisonnables
Est-ce là de la sagesse? Paradoxalement, cette attitude raisonnable, faite de distance critique et d'attention à soi, serait plus répandue que ne le laissent supposer les enquêtes statistiques. Après 25 années de pratique, Louise Lambert-Lagacé voit de plus en plus de patientes qui s'estiment satisfaites d'avoir atteint leur poids-santé et qui veulent en rester là. «On s'est fait beaucoup d'illusions sur la capacité du corps à changer de forme, mais je crois que les femmes deviennent plus sages. Elles sont de plus en plus nombreuses à avoir retrouvé le plaisir d'entretenir un rapport sain avec la nourriture.»
Designer de maillots de bain chez Lili-les-Bains depuis 10 ans, Louise Daoust partage cet optimisme. «Je vois des signes encourageants chez les femmes de 35-40 ans, qui s'acceptent plus facilement et qui ont compris que l'humour aide à détendre l'atmosphère. Mais il reste encore du chemin à faire. Et il est important que ces femmes aient une image positive de leur corps pour que la génération suivante soit encore plus forte.» Ainsi prendront-elles davantage leurs distances avec un idéal de beauté fabriqué de toutes pièces. Car tous les pros le disent: une équipe complète est à l'oeuvre derrière le corps réputé parfait d'un mannequin. Décor, éclairages, maquillage, poses, chaque détail est soigneusement étudié. Et si malgré tout une imperfection surgit, l'ordinateur vient à la rescousse et reconstruit le rêve.
La plupart des photos qu'on trouve dans les magazines, particulièrement celles des annonces publicitaires, sont en effet retouchées. «C'est aussi le cas à ELLE QUÉBEC», explique Denis Desro, rédacteur en chef mode de cette revue. «D'ailleurs, les retouches ont toujours existé. C'est la façon de les exécuter qui a évolué. Avant, on les réalisait au pinceau, puis on est passé au air brush et aujourd'hui on utilise l'ordinateur. On fait aussi plus de retouches parce que les photographes ne passent plus autant de temps qu'avant à régler les éclairages pour obtenir une photo parfaite. Les pellicules sont également devenues extra performantes et mettent en évidence des détails invisibles à l'oeil nu.»
«On achète des magazines pour rêver, poursuit Anthony Mitropoulos. Si on veut voir la réalité, on achète le journal. Un magazine est conçu pour nous faire oublier la vie quotidienne.» Et pour fixer, un temps, les normes de la beauté. Mais en dépit de la volonté de certaines publications de décliner la beauté féminine dans toute sa diversité, le modèle idéal actuel ne s'éloigne guère de la Barbie (taille fine, poitrine généreuse et ferme, longues jambes), et il a été récemment teinté d'un look guerrier à la Lara Croft (ventre plat, lèvres charnues, corps tout en muscles).
Tant pis si une taille fine et une poitrine pulpeuse ne peuvent pas être réunies à l'état naturel et ne sont possibles que chez les poupées en celluloïd: la chirurgie esthétique comblera l'écart.
Riches et belles
L'ethnologue Suzanne Marchand, auteure de l'essai Rouge à lèvres et pantalon, voit approcher avec effroi le moment où la chirurgie esthétique sera le critère déterminant pour distinguer les riches des pauvres. Au 19e siècle, explique-t-elle, les pauvres, qui travaillaient en plein air, étaient bronzés, et les riches se reconnaissaient à leur peau blanche. À présent, la situation est inversée. Les riches peuvent s'offrir des vacances dans le Sud et en revenir bronzés. La peau blême devient donc synonyme de pauvreté.
De nos jours, la minceur est un signe de richesse, puisqu'elle est souvent le résultat d'une saine alimentation, de séances de gym, de loisirs et d'un certain niveau d'éducation qui vont de pair avec le niveau de vie.
Et voici qu'apparaît la chirurgie esthétique. Les opérations de cette spécialité étant coûteuses, elles deviendront de plus en plus un signe de distinction sociale. Le remodelage du nez ou la liposuccion appartiennent aux riches. L'ennui, c'est que les résultats ne sont pas toujours à la hauteur des espérances, et que le bistouri du chirurgien coupe et refait souvent les corps et les visages à partir d'un même patron, celui de la mode et du cinéma. «Ce modèle de beauté unique n'est pas sain, met en garde Suzanne Marchand. Il est faux de penser que chacun peut être un athlète olympique, pourvu qu'il s'entraîne. Il en va de même pour le corps, en dépit de l'engouement suscité par la chirurgie et de ce que voudrait nous faire croire la publicité. Mais on peut résister aux pressions sociales, en s'inspirant des mouvements prônant la simplicité volontaire ou la conscience écologique, et se dire qu'on ne marche pas dans cette histoire-là.» Ce discours de la résistance, ajoute-t-elle, est d'ailleurs en train d'être récupéré par les fabricants de produits cosmétiques, dont les réclames font de plus en plus appel aux notions d'équilibre et de bien-être, en plus de celles de la jeunesse et de la beauté.
«Résister à la dictature de la beauté, c'est un principe important à mes yeux, confie Maria, 36 ans. Je ne veux pas me laisser aspirer par ce tourbillon insensé du toujours plus mince, plus ferme, plus lisse, plus jeune. Du coup, j'ai développé une espèce d'hygiène de vie qui m'en préserve. Je ne me maquille pas tous les jours afin de continuer à me reconnaître au réveil, sans fard ni artifices. J'observe mon corps et j'essaie d'en accepter l'évolution pour ne pas me réveiller, à 60 ans, complètement paniquée par des seins tombants et une peau flétrie. Quand le dentiste me propose de me blanchir les dents ou que le coiffeur veut me faire des mèches, je me questionne sur la nécessité de ces transformations: vais-je vraiment être plus heureuse avec des dents plus blanches? Et puis je ne laisse personne, et surtout pas mes amoureux, me faire des remarques fallacieuses sur mon “petit ventre”. Car j'estime qu'aimer quelqu'un, c'est l'accepter tel qu'il est. Sans compter que le sentiment amoureux n'a rien à voir avec le tour de hanches ou la coupe de cheveux.»




