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Chine: Le boum de la chirurgie esthétique

Pour ressembler aux Occidentales, les Chinoises se font de plus en plus débrider les yeux et allonger le nez. Reportage à Shanghai.

Par
Sylvie Levey
(4 personnes)
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Chine: Le boum de la chirurgie esthétique

Pendant ce temps, dans les couloirs du bloc opératoire, d'autres Chinoises attendent leur tour. Au hasard de la file d'attente, on croise deux Japonaises et une Singapourienne. Les chirurgiens de l'hôpital no 9 sont très fiers de réussir à attirer de plus en plus d'Asiatiques établies dans les quartiers les mieux nantis de Paris, en mal, elles aussi, d'un physique plus occidental, à des coûts défiant toute concurrence: «Nos prix sont 10 fois moins élevés que dans le reste du monde», indique le Dr Zhu.

Plus surprenant, quelques garçons du même âge attendent également pour un débridement des yeux ou un rallongement du nez (symbole extérieur de virilité en Chine). Plus rare: le gommage des cernes (27 % des patientes de l'hôpital no 9) ou l'augmentation mammaire (une opération onéreuse allant jusqu'à 20 000 yuans – 3 200 dollars – et réservée, de fait, à la classe bourgeoise ou aux prostituées des grandes villes). On compte ainsi de 30 à 40 fausses poitrines par mois, auxquelles s'ajoutent des opérations pour se faire redessiner les sourcils ou bien reconstituer une virginité juste avant le mariage.

«Elle a raison, ma fille, de faire ça en ce moment, explique la mère de Xiao Jiang. Vingt ans, c'est l'âge idéal. Il faut qu'elle soit au mieux de ses capacités pour conquérir la vie et éventuellement s'enrichir. Elle porte tous les rêves de mon mari et les miens. Elle est aussi l'avenir de notre pays. Une beauté optimale avec des yeux débridés sera un atout supplémentaire pour qu'elle décroche le meilleur des emplois, puis le mari idéal...» La mère de Xiao Jiang appartient à la génération dite «sacrifiée» de ces millions de Chinois et de Chinoises qui ont eu le triste privilège de grandir pendant la terrible révolution culturelle.

Après des années de privations, tous ces parents peuvent enfin savourer leur revanche sur le passé. Par procuration, en tout cas, au travers de l'épanouissement de leur enfant unique.

Tel un calligraphe, le Dr Sun commence par dessiner le tracé de la future incision au-dessus de l'oeil de Xiao Jiang. Après l'anesthésie locale, un léger coup de scalpel suffit pour ouvrir la chair et creuser la fameuse paupière à l'occidentale. Une couture ultime puis un épais bandage complètent l'ouvrage. Prochaine visite dans 10 jours pour le retrait des fils; à partir de là, il faut patienter trois mois pour obtenir un regard parfaitement occidentalisé.

«Cette obsession à changer de peau chez nos jeunes est sans doute contestable en ce qu'elle suppose de perte identitaire chinoise au profit d'une superficialité importée d'Occident», confie un sociologue membre du Parti communiste chinois qui préfère garder l'anonymat. «Mais après des décennies de grisaille maoïste pendant lesquelles il valait mieux ne pas s'intéresser aux choses frivoles de l'apparence extérieure, au risque d'être taxé de contre-révolutionnaire” et de finir au laogai (camp de travail forcé), les choses changent. On peut comprendre que de plus en plus de Chinois aient envie de s'engouffrer sans remords dans ce nouveau marché de la consommation esthétique, même revisité par une mondialisation parfois perverse.»

«J'ai entendu dire, lance Mali dans un éclat de rire, que les Brésiliennes se font gonfler les fesses, que les Californiennes ont d'énormes faux seins et que les Françaises se font injecter de la graisse de porc dans les lèvres pour ressembler à des Africaines. Est-ce que c'est vrai?» De grosses lèvres... Le comble pour une Chinoise! Une lèvre épaisse évoque la paysanne laide et sans culture. À chacun ses critères de beauté.

Il est déjà 18 h. Devant les grilles de l'hôpital, des silhouettes aux bras tendus vers l'avant tels des aveugles sans canne blanche (les dernières opérées des yeux de la journée) se détachent sur le trottoir avant de se glisser dans des taxis, guidées par une mère ou une amie. Étrange défilé d'yeux bandés définitivement débridés. Aucun passant pourtant ne se retournera ce soir-là sur leur passage. Une banalité comme une autre en cette Chine du nouveau siècle.




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