Pour ressembler aux Occidentales, les Chinoises se font de plus en plus débrider les yeux et allonger le nez. Reportage à Shanghai.
Des opérations à la chaîne
Sur des appareils photo numériques à la fine pointe de la technologie, une panoplie de métamorphoses du visage parfaitement réussies est proposée aux futures opérées, moyennant 960 yuans seulement (environ 150 dollars par intervention, l'équivalent de la moitié du salaire mensuel moyen en Chine). Les longs nez et les grands yeux dotés de larges paupières artificielles bien creusées dans la chair sont ensuite réalisés à la chaîne, dans des conditions rudimentaires en matière de confort et d'hygiène. En guise de salles d'opération: une série de chambres fades aux portes grandes ouvertes en permanence – en réalité des mini-blocs opératoires où s'alignent deux ou trois lits, desquels chacune peut assister à l'opération de sa voisine. Voilà un avant-goût ultra réaliste du sort qui attend les patientes. Personne ne se rétracte pour autant. «En un an, renchérit le Dr Zhu Chang, la demande a augmenté de 40 %.»
L'année dernière, pour le seul hôpital no 9, le nombre d'opérées atteignait les 20 000. Sans parler des 10 autres lieux sous licence officielle à Shanghai, et de la multiplication des salons de beauté privés fréquentés par des médecins itinérants qui pratiquent en toute illégalité la chirurgie esthétique à haut risque. Mali et Lam en savent quelque chose. Le nez de la première, maintenant long et aquilin, ne tient pas en place. Tel un gouvernail, vraisemblablement à cause d'une prothèse mal fixée, il pivote sur la gauche ou sur la droite. Quant à Lam, elle arbore un horrible nez en trompette, dont l'une des narines n'est plus qu'un amas de chair sans orifice. À l'hôpital no 9, on corrige souvent les bêtises des charlatans.
Vingt ans après l'apparition expérimentale de la chirurgie esthétique en Chine populaire (qui coïncide avec l'ouverture économique du début des années 80), tous les milieux socioculturels sont concernés par cette fureur du relookage inspiré des canons classiques de la beauté occidentale. Lili, Nana et Xuan Xuan appartiennent à cette nouvelle catégorie de Shanghaïennes qu'on appelle les «flottantes», des jeunes femmes des campagnes pauvres ayant émigré en ville. Toutes trois sont venues à Shanghai il y a deux ans pour devenir serveuses de restaurant. Elles s'apprêtent maintenant à passer sous le bistouri afin de changer radicalement de profil. Mais pas question de révéler quoi que ce soit aux parents restés au village, de peur de s'attirer leurs foudres en osant ainsi toucher au tabou suprême pour un Chinois traditionnel: aller à l'encontre de la nature et de l'hérédité transmise par les ancêtres. Cela pourrait porter malheur... «Dans nos campagnes, les mentalités demeurent arriérées», insiste Xuan Xuan, la tête recouverte d'une sorte de bonnet aseptique, tout en recevant son injection d'anesthésie locale en plein milieu du visage. «Pour ma mère, poursuit-elle, se faire rallonger le nez équivaudrait à perdre un bras ou une jambe.»
Après avoir fait un petit trou dans la paroi nasale de la jeune paysanne, le Dr Zhu introduit par sa narine droite une prothèse aux allures de cartilage, en forme d'arête allongée et proéminente, avant de recoudre le tout. Vingt minutes à peine auront suffi. Xuan Xuan et ses deux amies, qui se faisaient opérer dans la pièce d'à côté, peuvent rentrer chez elles le jour même, le visage à peine tuméfié.




