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Un outil d'intégration
Les accommodements raisonnables peuvent-ils aider les immigrants à s'intégrer dans notre société? Oui, affirment des spécialistes en la matière, dont le juriste Julius Grey. «C'est un outil puissant pour fondre les groupes et créer une identité commune à moyen terme, soutient-il. Quand on refuse systématiquement d'accommoder les gens, on les exclut. D'abord économiquement – ce qui est la plus grande des inégalités, puisqu'on leur bloque l'accès à certains emplois, notamment ceux d'une fonction publique où on interdirait les signes religieux; puis, socialement: quand on refuse tout accommodement au nom de dogmes, les gens se sentent martyrisés et ils vont se réfugier davantage dans leur communauté. Or, là est le danger: celui de la ghettoïsation.»
Y a t-il des limites aux accommodements religieux? «Absolument, répond Julius Grey. Il faut refuser ceux qui viennent non pas d'un individu mais d'une communauté. Si celle-ci veut obtenir ses propres écoles, ses hôpitaux ou encore ses tribunaux, comme ç'a été le cas en Ontario, je dis toujours non, car on favorise ainsi les ghettos. J'ai d'ailleurs du mal à comprendre le tollé qu'on a soulevé à propos de l'élève autorisé à porter son kirpan dans un écrin scellé – ce qui lui permettait de fréquenter l'école publique –, alors qu'on ne proteste pas contre notre gouvernement qui subventionne des écoles juives, grecques, arméniennes...» Ce qui est, en fait, une façon d'inciter les communautés à fonctionner en circuit fermé.
«Autre limite: d'un point de vue individuel, je trouve inacceptable le port du voile qui couvre tout le visage, poursuit l'avocat, car une personne dont on ne voit pas le visage ne participe pas à la société. Est aussi intolérable toute demande où il y a une victime innocente, comme dans le cas de ces enfants que les parents – des protestants ultrareligieux albertains réfutant la théorie de Darwin – voulaient exempter d'un cours sur l'évolution. Leur requête a été refusée par la Cour Suprême.» De la même manière, on ne permettra pas à des parents de refuser une transfusion sanguine à leur enfant si la vie de celui-ci est en danger.
«Ce n'est pas parce qu'on nous adresse une demande à caractère religieux qu'on dit oui, fait remarquer Bergman Fleury. On reste dans le domaine du cas par cas. Il ne faut pas accéder à toutes les demandes parce qu'on craint, en refusant, d'être accusé de discrimination ou de racisme. Si un membre du personnel souhaite obtenir un congé religieux à la dernière minute, on ne pourra peut-être pas le lui accorder. Je pense aussi qu'une directrice d'école ne devrait pas céder sa place à un homme pour satisfaire quelqu'un qui ne reconnaîtrait pas l'autorité d'une femme.»
Interrogé sur les remous que ce débat sur les accommodements a causés dans la communauté maghrébine, Lamine Foura, chroniqueur à l'émission Bazzo.tv et membre de la Table Maghreb du ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles, a une réponse peu commune: «Tous ces irritants sont des signes que les gens se fréquentent et que les Maghrébins ne vivent pas isolés dans leur communauté, même s'il y a parfois des maladresses de part et d'autre. Quant à la question des valeurs, c'est sûr que tout immigrant a les siennes propres quand il arrive ici. Mais ne vaut-il pas mieux lui donner du temps pour s'acclimater au lieu de le forcer à enlever son voile ou son turban? De toute façon, même s'il est forcé de vivre sans, ça ne signifie pas qu'on l'a persuadé de quoi que ce soit... sans compter que lorsqu'on se braque contre les gens, on les pousse dans les bras des membres les plus fondamentalistes de leur communauté.»
«Notre modèle d'intégration, basé uniquement sur l'économie («on a besoin de tant de gens formés dans tels domaines»), est dépassé», dit Liza Frulla, ex-ministre libérale et présidente de Canal Évasion. «Pour que nous puissions vivre en harmonie, il faut nous assurer que les gens qui viennent au Canada comprennent nos valeurs.»
Gare aux clichés
«On a des problèmes avec l'immigration? Parlons-en! Mais parlons-en intelligemment, en y apportant les nuances qu'il faut! dit Marc Sougavinski. Et arrêtons de faire du sensationnalisme à partir de cas isolés. À Hérouxville, on a interdit la lapidation, alors que cette coutume n'existe tout simplement pas au Québec. Et on a eu tout un débat sur le droit de voter le visage voilé aux dernières élections, alors que personne n'avait rien demandé de tel. C'est absurde, non?» Et que dire du cas de la juge ontarienne qui, sans que personne n'ait exigé quoi que ce soit, a décidé d'enlever le sapin de Noël du tribunal...
Il est vrai que, à en croire certains journaux, on a l'impression que le Québec est un petit village d'irréductibles qui résistent à une horde d'extrémistes musulmans, sikhs et hindous. Image vendeuse... mais pas très réaliste.
D'abord, les musulmans ou les sikhs ne sont pas les seuls à demander des accommodements. Des Québécois «de souche», des protestants, des Témoins de Jéhovah et des catholiques le font aussi. «Il y a moins de 10 % d'orthodoxes dans chaque religion. Ce sont eux qui réclament des accommodements raisonnables», soulignait Marie Mc Andrew, titulaire de la Chaire en relations ethniques de l'Université de Montréal, dans La Presse. De plus, «il y a autant de personnes favorables et défavorables aux accommodements dans les minorités qu'il y en a dans la “majorité” canadienne-française», fait remarquer Micheline Labelle, professeure de sociologie à l'UQAM et directrice de la Chaire de recherche sur l'immigration, l'ethnicité et la citoyenneté.
«On parle des valeurs québécoises comme si elles étaient immuables, constate Julius Grey. Quand j'ai commencé mes études en droit à Montréal, le Code de la famille décrivait le Québec comme une société catholique, et l'homme comme le chef de famille. C'est bien la preuve que les valeurs – et le droit! – évoluent. Et non seulement elles évoluent avec le temps, mais elles s'enrichissent de l'apport des autres cultures. Aujourd'hui, on mange du spaghetti au fin fond des campagnes québécoises grâce aux Italiens. Demain, nos enfants, sans devenir des petits Chinois, auront intégré des éléments de la culture chinoise.»
«Il serait bon de se poser des questions sur les clichés qu'on entretient à propos des femmes immigrantes, fait remarquer Marie-Andrée Roy. Il y a notamment beaucoup plus d'Indiennes que de Québécoises formées en génie et en informatique. Ce que ça veut dire? Que ces immigrantes, qu'on trouve traditionnelles sous certains aspects, manifestent une audace intéressante sous d'autres.» Comme quoi l'habit ne fait pas toujours le moine...
Y a-t-il beaucoup de cas d'accommodements religieux?
Selon une étude de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), il y a eu 85 plaintes pour des motifs religieux de 2000 à 2005. Parmi ces plaintes, 30 ont fait l'objet d'une demande d'accommodement religieux: 10 de la part de protestants (protestants, anglicans, pentecôtistes, adventistes, etc.), 8 de musulmans, 6 de juifs, 5 de Témoins de Jéhovah et 1 de catholique.
Pour en savoir plus, consultez la nouvelle section de la CDPDJ – La place de la religion dans l'espace public – au www.cdpdj.qc.ca.
Article publié originalement dans le magazine ELLE QUÉBEC




