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Reportage: le service militaire obligatoire pour les femmes en Israël

Reportage: le service militaire obligatoire pour les femmes en Israël

  Photographe : Sabrina Myre

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Reportage: le service militaire obligatoire pour les femmes en Israël

Israël compte parmi les derniers pays au monde à imposer la conscription aux femmes. Or, les jeunes soldates n’hésitent plus à s’enrôler dans les unités de combat malgré la violence de l’éternel conflit israélo-palestinien: leur nombre a doublé en quatre ans. Source de fierté ou symbole d’oppression, ces combattantes se retrouvent aux avant-postes d’une des armées les plus puissantes du Moyen-Orient, jusqu’à y risquer leurs vies. Témoignages.

Le doigt sur la gâchette de son fusil M16, Amit Taw tire en rafale dans les collines du désert d’Arava, qui borde la mer Morte. Dans cette vallée aride, le ricochet des balles entraîne un vacarme infernal. Pourtant elle ne sourcille jamais. Elle adore les exercices de tir. «Je suis meilleure que bien des hommes», s’exclame la soldate de 20 ans, le regard souligné de mascara. La jeune Israélienne porte fièrement le béret vert de son bataillon sur l’épaule. Elle a choisi de servir dans les rangs de Bardelas – les guépards, en hébreu – l’une des quatre unités combattantes mixtes de l’armée d’Israël. «Pas question de servir le café aux hommes», balance Amit, frondeuse. La féministe en uniforme kaki voulait jouer un rôle significatif durant ses deux ans de service militaire obligatoire. Comme elle, les recrues féminines sont maintenant 7 % à troquer les rôles traditionnels d’infirmière, d’opératrice radio ou de secrétaire contre celui de combattante. Et tant pis si ce choix rallonge la durée de leur service militaire de huit mois. Appelées sous les drapeaux à 18 ans, ces soldates doivent servir aussi longtemps que les hommes, soit 32 mois. «Quand je rentre à la maison, toutes les deux semaines, je remarque le regard admiratif des jeunes filles dans la rue. Je veux être un exemple pour elles», confie fièrement Amit en vérifiant le niveau d’huile du moteur avant de partir en patrouille à la frontière jordanienne.

L’armée au coeur de l’identité israélienne

Défendre son territoire, c’est la raison d’être de l’Armée de défense d’Israël. «Les soldats jouent un rôle primordial pour assurer notre existence, parce que le pays est menacé sur tous les fronts», analyse Pnina Sharvit Baruch, chercheuse à l’Institut d’études sur la sécurité nationale. Une lutte pour sa survie qui magnifie le sentiment patriotique. «L’armée est au coeur de notre identité nationale», renchérit cette colonelle à la retraite. D’ailleurs, presque chaque famille compte un soldat en service. Dans ce petit pays de huit millions d’habitants, 200 000 soldats participent à l’effort militaire. Faites le calcul: 1 Israélien sur 40 porte l’uniforme. C’est sans compter le demi-million de réservistes, prêts à se déployer en cas d’urgence. Une estimation, puisque les chiffres sont tenus secrets pour des raisons stratégiques. Leur retour au front, les Israéliennes l’ont entamé il y a 20 ans. Avant la création du pays en 1948, plusieurs femmes ont fait la guerre dans les groupes paramilitaires, puis elles ont été reléguées à des postes subordonnés aux hommes pendant des décennies. Jusqu’à ce que survienne le célèbre cas d’Alice Miller, en 1995. Devant la Cour suprême, elle a gagné le droit de passer les examens d’entrée des unités de pilotes d’élite de l’armée de l’air, jusque-là interdites aux femmes. Un procès qui a ouvert la voie à l’adoption, en 2000, d’une loi permettant aux femmes d’accéder à des postes de combat. «C’est devenu une question de droit à l’égalité des  chances», explique Pnina Sharvit Baruch. Car en Israël, le passage obligé d’un Israélien dans l’armée est une pièce maîtresse du CV. «Lors d’un entretien d’embauche, la deuxième question portera toujours sur votre rôle dans l’armée. C’est la même chose lors d’un rendez-vous galant», illustre la chercheuse. L’étiquette vous reste collée à la peau. Alors les femmes se sont mises, elles aussi, à viser les postes militaires les plus prestigieux. Mais elles ne sont pas dupes. Car du côté de l’armée, il s’agit aussi de répondre à un besoin urgent d’effectifs. En 2015, la durée du service obligatoire des hommes, souvent désignés au combat, a été réduite de quatre mois. Pour combler ce vide, il a bien fallu ouvrir plus de postes aux femmes. Et les volontaires, toujours plus nombreuses, se bousculent pour prendre leur place au front. Aujourd’hui, c’est le premier choix d’une soldate sur trois. Décrocher le titre de guerrière est un sésame pour accéder aux grades supérieurs dans l’armée. Et permet de gagner un salaire de deux à trois fois plus élevé – à condition, toutefois, de réussir les épreuves physiques.

 

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Photographie: Sabrina Myre

Une course à obstacles

Ramper jusqu’au sommet d’une montagne en plein soleil, sauter des murs avec son barda sur le dos, courir des kilomètres bottes aux pieds... Les candidates sont mises à rude épreuve. Comme Noa Kalfus, qui a bataillé dur pour obtenir sa place dans les rangs de Bardelas. «J’étais déjà en bonne condition physique, mais j’ai vraiment dû repousser mes limites», raconte timidement cette jeune femme mince aux longs cheveux châtains. Sa motivation? Protéger sa famille vivant à Shaare Tikva. «Ma ville est encerclée par des villages arabes. Enfant, j’entendais souvent des coups de feu la nuit. Il y a eu plusieurs attaques terroristes», raconte la soldate de 19 ans. Colonie illégale au regard du droit international, sa ville est située en Cisjordanie, territoire palestinien occupé par Israël depuis la guerre des Six Jours en 1967. «C’est une excellente tireuse, on est des frères d’armes», la complimente un soldat pour la faire rougir. «Je suis contente de savoir manier une arme. Dieu merci, je n’ai encore jamais eu à m’en servir», souffle Noa.

S’il n’y avait que les épreuves physiques… Mais les soldates doivent surmonter plusieurs autres obstacles pour grimper dans la hiérarchie. Le premier: l’indice de masse corporelle. Trop petite ou trop légère? Adieu les unités combattantes. «Une femme ne peut pas transporter le même poids qu’un homme, alors nous les intégrons là où leur présence ne nuit pas à notre mission», justifie Oshrat Bachar, conseillère aux affaires de genre dans l’armée. Un poste sur dix reste fermé aux femmes, principalement sur les lignes de front les plus tendues. En revanche, l’armée envisage de leur ouvrir les portes du corps des blindés. Un projet qui hérisse le poil des religieux. Pour cause? La promiscuité entre les femmes et les hommes dans les chars d’assaut, une impudeur en vertu de la Torah, la bible juive. Ancien chef des rabbins dans l’armée, Israël Weiss est plus explicite encore: «Nous ne pouvons pas mettre un homme et une femme dans un tank sans nous attendre à voir naître un petit soldat, neuf mois plus tard.»

Du haut de ses 20 ans, la sergente Yarden Anker y voit elle une question d’égalité. «Aucune raison de nous offrir des passe-droits. Les femmes doivent simplement remplir les mêmes conditions que les hommes», tranche la coresponsable du camp militaire. Assise sur un banc de bois à l’abri du soleil, elle entame la dernière année de son service. Son quotidien est rodé au quart de tour, entre le poste de garde, la patrouille et l’entraînement. «Je veux qu’on me juge pour mes compétences et pas en tant que femme occupant un poste d’homme», lâche-t-elle d’un trait, presque insolente. Interrompue par des ricanements entre deux baraques, Yarden doit se lever pour faire un peu de discipline. Car au sommet de cette colline poussiéreuse où vivent quelques dizaines de jeunes âgés d’à peine 20 ans, le camp militaire peut vite prendre des allures de camp de vacances.

 

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Photographie: Sabrina Myre

La case prison pour les objecteurs de conscience

Tentant pour certaines, impensable pour d’autres. En Israël, refuser de faire son service obligatoire vous conduit tout droit à la case prison. Atalya Ben Abba s’en moque. Cette pacifiste de 19 ans préfère l’emprisonnement à l’enrôlement. Son crime? «Je refuse de servir dans une armée d’occupation violente qui opprime injustement des millions de Palestiniens», dénonce la jeune femme née à Jérusalem. Enfant, elle a côtoyé les Palestiniens de la ville sainte. «Il n’y a jamais eu de mur entre eux et moi», confie-t-elle. Le jour de sa date de conscription, Atalya s’est donc présentée devant un juge militaire pour exprimer son refus de servir. Tout sauf un coup de tête, la décision est longuement mûrie. «C’est impossible de changer le système de l’intérieur. Même si moi je suis gentille avec les Palestiniens, cela ne fera tomber aucun check point», clame la militante, quelques minutes avant d’être incarcérée pour une durée indéterminée. Une centaine de manifestants scandent des slogans pour la soutenir, sous le regard dubitatif des soldats qui l’escortent. Atalya et ses acolytes se définissent comme des objecteurs de conscience, mais la société les voit comme des traîtres, des déserteurs. Ils sont moins d’une dizaine par année, et la plupart sont des femmes. Beaucoup plus nombreux, d’autres optent pour l’exemption. Des milliers d’Israéliens simuleraient un trouble psychologique pour éviter la conscription sans faire de vagues, selon l’organisation Mesarvot qui soutient les contestataires. «Dès l’école, on nous inculque que le service militaire est un devoir sacré», s’offusque Sahar Vardi, l’une des fondatrices, elle-même emprisonnée trois fois. La future enseignante se désole de la militarisation de son pays. «Presque tous les hommes dans ma vie ont déjà tué quelqu’un. C’est indécent! Dire que l’armée est immorale, c’est comme critiquer mon propre frère, qui est soldat de carrière. C’est très difficile, mais je dois quand même dénoncer le système», confie Sahar, émue. Entre critiquer et refuser de servir, il y a un pas que Frima Bubis a refusé de franchir. Sans se sentir coupable d’avoir servi deux ans à Naplouse, en Cisjordanie, cette militante pour l’ONG Breaking the Silence dénonce l’impunité des colons juifs qui vivent illégalement en territoire palestinien. «Les soldats n’appliquent jamais la loi contre les colons, même s’ils lancent des pierres aux Palestiniens, détruisent des oliviers ou incendient une mosquée. C’est deux poids, deux mesures», s’indigne l’ex-soldate, les mains autour de sa tasse de café turc. «Il est légitime de défendre nos frontières près de la Jordanie ou de l’Égypte par exemple.Mais occuper illégalement un territoire? Non merci», tranche Frima.

Le conflit avec les Palestiniens? Un tabou. Du moins, publiquement. «On ne fait pas de politique», justifie l’une des soldates, répétant le discours officiel. Même quand il s’agit de la couleur de leur maquillage, elles obéissent. Amit Taw ne peut porter qu’un vernis à ongles beige, le rouge étant réservé au grade d’officier. «C’est peut-être une règle qu’on devrait abolir», ose la combattante en riant. Une main sur le levier de vitesse, c’est elle qui conduit la jeep de patrouille entre les palmeraies et les champs truffés de mines, à la frontière entre Israël et la Jordanie. Son collègue masculin se contente du siège passager. «Patrouiller avec une femme? Pour moi, ça ne fait aucune différence. Les femmes sont courageuses et souvent meilleures stratèges que nous!» assure Koren Kasar. Amit sourit. À son cou, la jeune soldate porte une plaque métallique, cachée sous sa chemise. Pour identification, en cas de mort ou d’enlèvement. «C’est difficile, mais je ne regrette jamais ma décision», insiste la jeune femme, se remémorant le stress des premiers jours. Pour son pays, la combattante Amit Taw se dit prête à affronter tous les dangers.

 

 

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