Reportages

Le tabou du poil féminin démystifié

Le tabou du poil féminin démystifié


 
Photographe : Instagram @bodyhairmovement / @sophiahadjipanteli

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Le tabou du poil féminin démystifié

Le poil féminin: une si petite chose, mais qui attise pourtant les passions, même en 2018. Pourquoi? On fait le point.

Notre obsession pour le poil (ou son absence) ne date pas d'hier. En Égypte ancienne, les membres de la royauté et de la noblesse s’épilaient intégralement – un corps lisse étant synonyme de pureté – et au Moyen Âge, en Europe, il était bien vu qu’une femme mette son regard en valeur en dégageant son front et en se débarrassant de ses sourcils à l’aide de chaux, de cendre, de vinaigre ou même de sang de chauve-souris (!). Drastiques, comme méthodes? On pourrait en dire autant des lames, des cires, des appareils dépilatoires et autres lasers qu’on utilise aujourd’hui pour obtenir des jambes douces, un pubis glabre et des aisselles immaculées.

En Occident, où s’épiler est la norme pour une grande majorité de femmes, celles qui refusent de s’y conformer doivent composer avec des regards désapprobateurs, des commentaires désobligeants, voire de la violence verbale ou physique. Pourquoi ces toutes petites choses que sont les poils attisent-elles autant les passions? «C’est un enjeu politique: le contrôle du poil est l’un des symptômes du contrôle social exercé sur la sexualité et le corps féminins», affirme Geneviève Jacob, chercheure sur le sujet. Historiquement, la femme a été bien plus souvent désirée imberbe, et l’homme, poilu. «Le poil a toujours été associé au masculin, au pouvoir, à la guerre et à la violence, explique Mariette Julien, professeure à l’École supérieure de mode de l’Université du Québec à Montréal. Une forte pilosité corporelle et capillaire est un symbole de puissance et de virilité.»

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Comme le dit si bien Sonia Cytrowska: «Personne n’a jamais fait de différence en étant exactement comme tout le monde!» Photographe: Instagram @bodyhairmovement

LA PETITE HISTOIRE DU POIL...

«Si l’on retourne un instant dans le passé, cet écart entre les sexes s’accentue à l’époque victorienne, soit à la fin du XIXe siècle, alors qu’on assiste à un resserrement des mœurs en Angleterre», explique Catherine Ferland, historienne. À cette époque, cependant, les femmes ne s’épilent pas encore entièrement, les tenues conservatrices en vogue couvrant presque entièrement leur corps. Ce n’est que durant la Première Guerre mondiale que, face à une pénurie de collants qui les oblige à afficher leurs jambes nues, les femmes recommencent à vouloir se débarrasser de leurs poils – et n’hésitent pas à avoir recours à des produits toxiques pour ce faire, comme des solvants. Dangereux d’être douce!

À contrario, les années 1970 et leur vent d’émancipation sociale et sexuelle prônent le retour au naturel, et le poil revient à l’avant-scène. Loin d’être repoussant, il devient même excitant!

«Liée autant à l’esthétique féminine qu’à la sexualité, l’industrie de la pornographie a grandement contribué à la popularité – ou non – du poil», ajoute Mariette Julien. Dans les années 1990, pour filmer des images toujours plus explicites, avec des plans de plus en plus serrés, on commence à demander aux vedettes du X de s’épiler, et le poil devient peu à peu un indésirable sur toutes les parties du corps féminin. «L’évolution des pratiques sexuelles a eu un impact considérable sur les habitudes d’épilation. En 1900, on pouvait se faire arrêter pour avoir pratiqué une fellation! Aujourd’hui, ce type de caresses est normalisé, tant chez les hommes que chez les femmes, mais est encore considéré comme étant plus agréable à pratiquer sur un organe génital imberbe», affirme la professeure.

Pourtant, les poils font partie intégrante de notre corps et ont une véritable fonction. Ils nous protègent de la chaleur, du froid, des rayons ultraviolets; sur le visage, ils empêchent les impuretés, les insectes et la poussière de pénétrer dans nos oreilles, notre nez ou nos yeux, en plus d’augmenter notre sensibilité tactile. Les poils pubiens forment une protection naturelle contre les infections et les frictions répétées des vêtements ou lors des rapports sexuels. Les retirer n’est donc pas sans conséquence! Irritations, brulures, poils incarnés, cou- pures et démangeaisons sont souvent au rendez- vous... Pourquoi, alors, ne pas les garder?

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Atteinte du syndrome des ovaires polykystiques, la mannequin et activiste britannique Harnaam Kaur est barbue... et complètement décomplexée! Photographe: Instagram @harnaamkaur

LES POILS, C’EST SALE?

«Pour les femmes, le devoir de beauté est constant, dit Mariette Julien. On invente sans cesse de nouveaux produits pour contrer de nouveaux problèmes, et l’industrie des produits dépilatoires ne fait pas exception.» Selon elle, les images véhiculées par la publicité finissent par cristalliser notre perception du corps féminin idéal: mince, ferme et... complètement lisse. «Les poils sont aussi intrinsèquement liés à l’animal. En les enlevant, on exerce une forme de contrôle sur notre corps qui nous valorise en nous distanciant de ce statut, soutient la professeure. Surtout que les poils sont aujourd’hui associés – à tort – à un manque d’hygiène.»

Alors qu’en est-il de celles qui décident de faire autrement, et de dire non à l’épilation? Ariane, qui a abandonné rasoirs et bandes de cire il y a près de deux ans, raconte: «C’est une décision que j’ai prise pour moi, mais qui a été difficile à faire avaler à mon copain. Parce que ma famille et mes amis me passaient des commentaires lourds de sens, il a commencé à me dire que je ne faisais plus attention à moi, que j’avais l’air malpropre. On en a beaucoup discuté. Presque deux ans plus tard, il aime plutôt ça. La dernière fois que j’ai porté une camisole avec mes aisselles touffues, il m’a dit qu’il trouvait ça sexy, parce que ça faisait partie de moi.» Sara, quant à elle, souffre du syndrome de Stein-Leventhal, un trouble hormonal qui touche entre six et dix pour cent des femmes. L’une des conséquences de cette pathologie est une forte pilosité. «J’ai des poils sur le menton. J’ai bien essayé de les assumer, mais comme ils sont longs, noirs et épais, je sens souvent des regards insistants sur moi. Une fois, un homme s’est approché de moi pour m’embrasser, mais dès qu’il a vu mes poils, il s’est esclaffé sans retenue. C’est humiliant. J’ai même des amis qui me disent que je me néglige, que c’est dégoutant... C’est difficile de faire face aux réactions de mon entourage. Alors, je les épile. » Face à une telle pression sociale, on comprend que peu de femmes osent s’affranchir des codes qui gouvernent les diktats de la beauté.

Âgée de 21 ans, la mannequin grecque Sophia Hadjipanteli a lancé le #UnibrowMovement, qui célèbre le monosourcil. On applaudit son audace! Photographe: Instagram @sophiahadjipanteli

D’ailleurs, les poils font scandale même chez celles qui incarnent les idéaux de beauté actuels. Fin 2017, la mannequin internationale Gigi Hadid pose pour le magazine Love avec ce qui semble être des poils sous les aisselles. Les commentaires désobligeants d’internautes et les articles sur le sujet commencent à pleuvoir. Peu de temps après, c’est au tour de la top-modèle suédoise Arvida Byström de s’attirer les foudres du public après avoir osé dévoiler ses jambes poilues dans une campagne publicitaire d’Adidas. La jeune femme devient la cible d’insultes, on la traite de «sale féministe», et elle reçoit même plusieurs menaces de viol...

Chez nous, les poils au visage de la co-porte-parole de Québec Solidaire, Manon Massé, attirent les plaisanteries et les commentaires déplacés. Le dernier en date vient de Jean-François Lisée, chef du Parti Québécois, qui vante les mérites de sa cochef, Véronique Hivon, en précisant qu’elle, en plus, «n’a pas de moustache». Heureusement, la toile s’insurge face à de tels propos et il ne tarde pas à s’excuser publiquement.

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Adepte du fitness, Morgan Mikenas affiche ses poils sans gêne et prône l’acceptation de soi... avec ou sans duvet sur les jambes! Photographe: Instagram @i_am_morgie

Le sujet du poil divise. Car malgré les commentaires désapprobateurs, les menaces et les insultes, ces «nouveaux» modèles de femmes qui s’assument au naturel inspirent également respect et admiration. En avril 2017, la blogueuse de fitness américaine Morgan Mikenas publie une vidéo (qui cumule aujourd’hui plus de deux millions de vues) dans laquelle elle explique pourquoi elle ne s’épile plus. Jeune, belle, cool et en santé, elle contrecarre les préjugés infondés qui collent encore et toujours à la peau des femmes qui affichent leur pilosité sans complexes. À la suite de sa publication, elle reçoit d’ailleurs une foule de messages d’encouragement de la part de ses 100 000 abonnés, ainsi que des témoignages de femmes qui, grâce à elle, assument désormais leur décision de cesser l’épilation. Se pourrait-il que le vent tourne? Qui sait, on est peut-être à un poil d’une révolution...

 

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