Psycho

Santé: tous les symptômes ne sont pas psychosomatiques

Istock.com Auteur : Elle Québec Crédits : Istock.com

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Santé: tous les symptômes ne sont pas psychosomatiques

Dans son livre-choc «C’est psychosomatique » – Est-ce le bon diagnostic? (Albin Michel), la journaliste française Sophie Dominique Rougier dénonce le fait qu’hier l’aspect psychologique de la maladie était nié, alors qu’aujourd’hui les médecins n’hésitent plus à dégainer un diagnostic passe-partout: «C’est psychosomatique.» Entrevue.

«Maladie psychosomatique», est-ce synonyme de mal imaginaire?
Non. Le terme psychosomatique vient des mots psycho, l’esprit, et soma, le corps. On l’utilise pour désigner des maux dont l’origine n’est pas, à strictement parler, physiologique. Ils seraient plutôt une réponse de l’organisme à des facteurs psychologiques, comme le stress, le deuil, les difficultés affectives. Ce lien corps-esprit existe. Pensez à ce qui se produit quand vous avez peur: votre rythme cardiaque s’accélère, vos mains deviennent moites, vous avez des sueurs froides. Donc, une émotion peut induire des réactions physiques. Par exemple, le fait que l’eczéma a un lien direct avec la nervosité n’est certainement plus à démontrer.


Alors, où est le problème?
Dans l’excès. Le corps médical a longtemps rigolé à la seule mention du mot «psychologie». Aujourd’hui, c’est l’inverse: il tend à rendre le psychisme responsable de tous nos maux. J’en suis témoin. Je couvre le secteur de la santé depuis une dizaine d’années et j’ai entendu beaucoup de médecins affirmer à propos d’un nombre croissant de maladies: «Vous savez, la plupart du temps, c’est psychosomatique.» De mon côté, je rencontrais de plus en plus de patients ayant reçu ce diagnostic... qui, au final, était erroné. Au bout de plusieurs mois ou même de plusieurs années, on s’est aperçu que leur problème n’avait rien de psychologique. Cette dérive est inquiétante.


À quel genre de cas faites-vous allusion?
Je vous donne deux exemples.

Une jeune femme consulte pour une infection urinaire. Le médecin lui prescrit des antibiotiques, qui se révèlent inefficaces.
«C’est nerveux, dit-il alors, c’est le stress, la fatigue... Ça passera.» Malheureusement, ça ne passe pas. Il faudra trois mois avant que la jeune femme résolve elle-même le mystère: elle est allergique à ses protège-dessous, tout simplement.

Un homme se plaint de douleurs persistantes au ventre. Malgré quelques examens, on ne trouve pas d’où vient le mal. «Votre problème de digestion et de nausées est classique: vous vous surmenez», lui dit le médecin. Le patient vivra trois ans d’enfer, incluant des visites chez les psys et la prise d’antidépresseurs, avant qu’un psychiatre (!) le mette sur la bonne piste. Ses symptômes sont dus à des parasites attrapés lors d’un voyage à l’étranger. Point.

Dans les deux cas, parce que les médecins ont trop rapidement tourné leur attention vers des causes psychosomatiques, des gens ont souffert inutilement et, en raison de ce mauvais diagnostic, se sont effectivement mis à souffrir d’anxiété et de stress. Le mot «psychosomatique» est prononcé encore plus vite lorsque la personne traverse une période difficile de sa vie, comme la perte de son emploi ou le décès d’une personne chère.

Le diagnostic «C’est psychosomatique» est-il vraiment si répandu?
Avec le nombre de témoignages que je reçois depuis que mon livre est paru, je pourrais écrire l’équivalent d’un bottin téléphonique! Il n’existe toutefois pas encore de données officielles sur le sujet. Il est d’autant plus difficile d’en obtenir que les médecins n’aiment pas aborder cette question; sauf exception, ceux qui témoignent dans le livre le font sous le couvert de l’anonymat. Des associations qui défendent les droits des victimes d’actes médicaux ont aussi refusé de collaborer, par crainte de s’aliéner le monde médical. Bref, il existe presque une omerta, une loi du silence autour de cette question.


Pourquoi en sommes-nous là, selon vous?

Le contexte n’est pas facile pour les médecins. Ils travaillent souvent sous pression. Forcément, ils posent parfois des diagnostics rapidement, surtout quand la vie de leur patient n’est, à l’évidence, pas en danger. J’en ai entendu plus d’un avouer: «On fait le diagnostic en deux minutes. Après, les gens racontent leur vie, mais on n’écoute plus.»


Justement, ce phénomène ne cachet- il pas un problème qui existe depuis toujours: les erreurs de diagnostic?
En partie. Mais ce qui est nouveau, c’est de les entendre nous dire: «Si vous avez cette maladie, c’est dû à votre tempérament, au fait que vous réagissez mal à tel ou tel événement difficile», etc. Bref, c’est votre faute. Avant, on n’aggravait pas le malheur des gens en les culpabilisant. Se faire dire qu’on souffre d’un cancer parce qu’on n’a pas la bonne attitude dans l’existence, ça n’aide personne. Au contraire, les gens sont dévastés lorsqu’on leur fait ce genre de commentaire. J’ai entendu suffisamment de témoignages pour l’affirmer.


Tout de même, le moral n’influe-t-il pas, en partie, sur le déclenchement de nos maladies?

Un trouble bénin ou un mal grave peut avoir une composante psychosomatique, oui. Mais on ne peut le réduire à cela. Toutes les études le montrent: le déclenchement d’une maladie est rarement attribuable à une seule cause. La génétique y joue un grand rôle. Si la thèse des origines psychosomatiques d’une maladie était confirmée, tout le monde réagirait de la même façon aux mêmes événements. Or, nous connaissons tous des gens accablés d’épreuves qui n’ont jamais le moindre rhume, et d’autres dont la vie est sans histoire et qui souffrent de mille maux. Nous naissons inégaux devant la maladie.


L’environnement joue aussi, assurément, un rôle dans nos maux et malaises
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Ne découvre-t-on pas quasiment chaque mois les effets toxiques de tel ou tel produit, matériau ou appareil d’usage courant? Bref, avant de décréter que «c’est psychosomatique», la prudence s’impose.


Dans le doute, devrions-nous demander un second avis médical?

Idéalement, oui. Encore faut-il avoir la force de remettre l’avis de notre médecin en question! Quand la maladie ou la souffrance nous rendent vulnérable, la dernière chose dont on a envie, c’est bien de douter de celui qui est censé savoir. Notre entourage, s’il est attentif, peut nous aider en nous faisant comprendre que nous sommes peut-être tombés sur un nul et qu’il faut aller voir ailleurs. Malheureusement, trop souvent, c’est l’inverse qui se produit: le conjoint, les parents ou les amis ont tendance à dire:
«Tu vois bien qu’au fond tu n’as rien; repose-toi, et tout ira mieux.» Cela dit, la médecine n’est pas la seule à mettre au banc des accusés. Nous aussi, nous sommes coupables.

De quelle faute?
D’attentes irréalistes envers les médecins. La médecine est de plus en plus performante; nous le savons. Alors, nous exigeons des réponses. Un médecin se risquera rarement à dire: «Je ne sais pas ce que vous avez, on va continuer à chercher», de peur que nous mettions en doute sa compétence. Soyons franc, il n’a pas tort. Quand un patient revient après un ou deux traitements sans résultat, plusieurs médecins préféreront y aller d’un «C’est psychosomatique» pour sauver leur réputation et leur égo.


Souvent, en plus, nous ne leur facilitons pas la tâche. Certes, nous avons mal, mais nous sommes généralement incapables de préciser quand, à quelle fréquence et dans quelles circonstances la douleur survient. Autrement dit, nous entrons dans le bureau du médecin en disant: «J’ai mal à la tête; débrouillez- vous!»


Étonnamment, vous estimez que les médecins devraient suivre davantage de cours de psychologie pendant leur formation.
Oui. Si tel était le cas, certains d’entre eux auraient moins tendance à faire de la psychologie de bazar, à dire tout et n’importe quoi, faute de bases solides.

La médecine a résisté longtemps avant d’accepter de prendre en compte l’aspect psychologique de la maladie. Votre livre ne risque- t-il pas de compromettre cette réconciliation encore très fragile?
J’espère que non. L’idée est d’arriver à un juste milieu entre le «non-psy» et le «tout-psy». Ne pas tenir compte de l’état d’esprit d’un patient est une aberration. Mais ne s’attarder qu’à cela est tout aussi absurde. Sans oublier qu’avec le courant psychosomatique est apparu toute une constellation de «supposés thérapeutes», des charlatans qui tirent profit du flou entourant ce courant pour exploiter des patients vulnérables en quête de soulagement...

En médecine comme ailleurs, il existe des modes. Aujourd’hui, c’est le courant psychosomatique qui a la cote. Restons vigilants et gardons une attitude critique. Mon livre n’est pas une déclaration de guerre aux médecins. Seulement une sonnette d’alarme.

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