Psycho
6 mai 2015

Pour en finir avec notre obsession de la minceur

Par Bryony Gordon

Getty Images Auteur : Elle Québec Crédits : Getty Images

Psycho
6 mai 2015

Pour en finir avec notre obsession de la minceur

Par Bryony Gordon

Je n'ai plus envie d'être mince. Voilà, c'est dit. Ne t'en déplaise, chère minceur, je ne veux plus de toi. En fait, je ne t'aime plus. J'ai passé ma vie à me battre pour toi, mais là, j'en ai assez. Tu m'épuises, tu me maltraites. Tu es un idéal inatteignable et nocif, une fausse promesse de bonheur, une carotte qu'on agite devant un âne affamé.

Je ne suis pas mince, et c'est très bien comme ça. J'ai du ventre, des fesses rebondies et de la cellulite sur les cuisses. J'ai une grosse poitrine parce que je suis grosse, pas parce que j'ai payé un chirurgien dans l'espoir de ressembler à une poupée Barbie.

J'ai eu cette révélation avant de partir en vacances à la plage. J'ai réalisé que ça ne valait pas la peine de m'infliger un énième régime à la soupe aux choux. Tout ça pour me pavaner en bikini devant des étrangers, que je ne reverrai jamais, et mon chum, qui, de toute façon, me voit déjà nue. Certaines femmes naturellement sveltes vous diront pourtant que leur poids ne les immunise pas contre l'anxiété. Mais pour les 40 % de la population féminine qui sont au régime en permanence - et les autres qui le sont à l'occasion -, la minceur demeure un idéal.

Mais d'où vient cette obsession? Pourquoi la taille 0 est-elle le but à atteindre? Et la taille 14, un synonyme de laisser-aller? Pourquoi la minceur est-elle partout: sur les panneaux publicitaires, dans les magazines, à la télé et au cinéma? Pourquoi est-elle considérée comme la norme, alors que la réalité est tout autre?

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Je comprends qu'on puisse désirer être encore plus belle. Nous cherchons toutes à nous embellir, peu importe notre culture, et ce, depuis des millénaires. Même les oiseaux et les mammifères lissent leurs plumes et leur pelage; ça relève de l'instinct. N'empêche. Au cours des dernières années, on n'a cessé de préciser, et de préciser davantage notre définition de la beauté, au point où elle ne se réduit aujourd'hui qu'à un seul mot: minceur.

Nos cheveux brillent, notre teint rayonne, nos courbes font perdre la tête aux hommes, bref, nous sommes magnifiques. Malgré ça, nous parvenons à nous convaincre que nous ne faisons pas assez d'efforts si l'étiquette de nos vêtements indique une taille supérieure à 6. Faire plus d'efforts n'est-il pas le nouveau mot d'ordre?


On parle sans cesse de notre poids, des bons et des mauvais aliments, des fois où on réussit à se contrôler et des autres où on succombe... C'est si banal qu'on ne s'en rend même plus compte. On associe la minceur à la réussite et la «non-minceur» à un signe de faiblesse. On nous répète que nous avons le pouvoir - et même le devoir - de changer ce qui nous déplaît, qu'il nous suffit pour y arriver de faire assez d'efforts. Mais tout ça n'est qu'une illusion puisque nous ne serons jamais parfaites.

PLUS ÉMANCIPÉES, PLUS MINCES

Bethan Stritton est l'auteure de l'essai Grow Your Own Gorgeousness et elle anime des ateliers pour aider des jeunes femmes à avoir confiance en elles. Durant son adolescence, Bethan a souffert d'un trouble de l'alimentation au point de devenir une version «rétrécie» d'elle-même.

«Un jour, je me suis retrouvée dans un party, entourée de femmes de différentes morphologies et qui, pourtant, irradiaient de beauté. J'ai alors compris que je faisais fausse route.» Le problème avec la minceur, selon Bethan Stritton, c'est qu'elle n'est pas accessible à toutes: «Notre culture nous conditionne à toujours en vouloir plus. Ce phénomène s'applique aussi à la minceur. On nous fait miroiter un modèle hors de notre portée, ça nourrit donc notre sentiment d'inaptitude.»

Selon la psychothérapeute Susie
Orbach, auteure et militante pour la
diversité corporelle, le culte de la 
minceur est une réaction à la société 
dans laquelle nous vivons. «Au
jourd'hui, l'obésité est endémique 
et, par conséquent, être mince est devenu un 
signe de réussite sociale.» Mme Orbach fait aussi remarquer que plus les femmes se sont accomplies financièrement et politiquement à partir des années 1960, plus cette pression a pesé sur elles: «Il est stupéfiant de constater que la silhouette des femmes s'est affinée au fur et à mesure que leur pouvoir a augmenté. En fait, l'espace qu'elles occupent aujourd'hui dans la sphère publique est inversement proportionnel à celui qu'elles occupent physiquement.»

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Ses propos font écho à ceux de l'auteure féministe Naomi Wolf qui, dans son bestseller The Beauty Myth, paru en 1991, affirme que le pouvoir des femmes s'est accru au même rythme que leur sentiment d'insatisfaction à l'égard de leur corps (et particulièrement en ce qui a trait à leur poids). Elle y rapporte les résultats d'un sondage selon lequel 33 000 Américaines préféraient maigrir de 4 à 7 kg plutôt que d'atteindre tout autre objectif: «Jamais, dans l'histoire, les femmes n'ont eu autant d'argent, de pouvoir, de droits et de possibilités. Mais en ce qui concerne l'acceptation de soi, nous sommes certainement plus à plaindre que nos grands-mères!»

LE POIDS DES IMAGES

La révolution numérique a décuplé la quantité d'images retouchées auxquelles nous sommes exposées par semaine, soit environ 5000 photos. Plus notre culture devient visuelle, plus nous avons tendance à nous définir par rapport à notre apparence: pour avoir du poids dans la société, il faut être belle et mince.

Internet prend l'allure d'un immense forum de discussion où le corps des femmes est le sujet qui anime les foules. Chaque jour, nous sommes des milliers à commenter sur Facebook des photos de célébrités qui affichent fièrement leurs courbes ou qui ont retrouvé leur taille de guêpe après leur accouchement. Et même si on n'y prête pas attention, même si cette discussion nous semble futile, ces messages s'infiltrent goutte à goutte dans nos cerveaux. Il n'est pas étonnant que les modèles de beauté qui nous sont présentés proviennent tous du même (petit) moule. Quand une personnalité ne correspond pas à cet idéal, on la montre du doigt. Et si elle ose soulever ce «problème», alors on s'empresse de l'applaudir. Chaque fois qu'on voit une femme incarnant la séduction ou le succès, elle est toujours étonnamment mince. À croire que les filles dotées d'une silhouette différente de la sienne ne peuvent pas paraître aussi bien qu'elle, quand bien même elles auraient bénéficié d'autant de maquillage et de retouches sur Photoshop. Les modèles de beauté sont si peu diversifiés que désormais, aux yeux de tous, seules les femmes minces sont dignes de figurer sur un panneau publicitaire ou dans un film hollywoodien. Les autres ne sont juste pas assez bien. Sauf que c'est faux. Il n'y a pas qu'une seule manière d'être belle.

LE TEMPS DE CHANGER

Quand j'ai eu 30 ans, j'ai compris que, plutôt que de continuer à martyriser mon corps, je devais commencer à en prendre soin. Sinon, comment tiendrait-il le coup jusqu'à mes vieux jours? C'était là un signe de sagesse inespéré. J'ai réalisé que ma vingtaine avait été tellement tumultueuse que le seul moyen que j'avais trouvé pour reprendre la maîtrise de ma vie avait été de surveiller ma ligne. Pourquoi la minceur avait-elle tant d'importance? Qu'est-ce que j'espérais gagner en perdant du poids? Malgré tous mes efforts pour me débarrasser de quelques kilos de chair, je ne me sentais pas mieux. Bien au contraire! Dans mon obsession d'avoir le corps d'une actrice ou d'une mannequin, c'est moi que je perdais... sans rien recevoir en retour.

Récemment, j'ai appris que j'étais enceinte. Et que mon corps allait servir à quelque chose de très important. Plus que jamais, j'ai la conviction que nous devrions tous nous rappeler que notre corps est beaucoup plus qu'un objet d'apparat. C'est là où nous habitons, et nous devrions nous en réjouir. Alors, la prochaine fois que vous angoisserez sur vos supposées poignées d'amour, posez-vous la question: «Mon corps est-il vraiment si horrible?» Non, probablement pas. En fait, il est probablement beaucoup plus beau que vous le croyez.  

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