Psycho
20 janv. 2012

Pour en finir avec le bonheur

Par Marie-Claude Élie Morin

Istockphoto.com Auteur : Elle Québec Crédits : Istockphoto.com

Psycho
20 janv. 2012

Pour en finir avec le bonheur

Par Marie-Claude Élie Morin

Confidence: j'ai longtemps cru à l'adage selon lequel «le bonheur, c'est comme du sucre à la crème; quand on en veut, on s'en fait». Je me disais que, si je voulais être heureuse, je devais cultiver une attitude positive, arrêter de m'apitoyer sur mon sort, et prendre soin de moi en faisant du yoga et de la méditation.

Un brin perfectionniste, j'étais parvenue à me convaincre que si je suivais cette recette, j'accéderais à un état de plénitude durable. Et c'est vrai que m'astreindre à cette discipline m'a aidée. J'allais mieux. Les déprimes persistantes dont je souffrais au début de la vingtaine ont disparu, et mon estime de moi s'est bonifiée. Convaincue de détenir la formule gagnante, j'ai même sermonné des copines qui, me semblait-il, se plaignaient souvent d'être malheureuses sans faire d'effort pour améliorer leur sort. Mais, au bout de quelques années, ma recette géniale s'est retournée contre moi.

Ma liste d'insatisfactions s'est allongée tranquillement. Ma relation avec mon chum ne me semblait pas assez épanouissante, même si je demeurais très amoureuse de lui; mon boulot n'était pas assez stimulant, même si j'atteignais certains objectifs importants; mon humeur n'était pas assez égale, même si je m'évertuais à «penser positif»... Bref, je n'étais pas assez HEUREUSE à mon goût. J'étais déçue, comme une écolière qui n'a pas obtenu d'étoile dans son cahier. J'avais coché toutes les cases, j'avais colorié à l'intérieur des lignes: où était ma récompense? À trop chercher le bonheur, je ne remarquais plus que son absence.

 

L'industrie du bonheur

Je ne suis pas la seule à être tombée dans le panneau. Les 10 commandements du bonheur, Comment être heureux... et le rester, Les 7 clés du bonheur... À en croire les ouvrages qui se multiplient sur les rayons des librairies, la quête du bonheur est, avec le culte de la beauté et celui du succès, l'obsession de notre société.

Tous ces secrets pour être heureux sont l'équivalent des régimes amaigrissants, croit le psychothérapeute Russ Harris, auteur du livre The Happiness Trap. «Si la clé du bonheur universel avait été découverte, on cesserait de publier ce genre d'ouvrages année après année, remarquet- il. Je m'inquiète particulièrement des guides qui nous proposent de mesurer notre degré de bonheur sur une échelle de 1 à 10 et d'augmenter notre résultat en suivant leurs conseils.» Selon lui, la croyance, très répandue en Occident, selon laquelle il faut se débarrasser de ses idées sombres pour être heureux est le parfait exemple du piège du bonheur. «On croit à tort qu'on peut être maître de ses pensées et de ses émotions. Que le bonheur est l'état normal dans lequel on devrait se maintenir et que, si on est malheureux, c'est parce qu'on est défectueux», dénonce-t-il.

Mais d'où vient cette obsession? «Nous vivons dans une société qui aspire à la perfection», constate Lucie Mandeville, professeure au Département de psychologie de l'Université de Sherbrooke. La spécialiste admet que certains courants de la psychologie ont contribué à la quête de l'épanouissement à tout prix. «Dans les années 1990, les approches fondées sur les "données probantes" ont répandu l'idée que, pour chaque cas, il existe un traitement qui donne des résultats optimaux.» Les données probantes sont des normes auxquelles on se réfère pour évaluer l'efficacité d'une psychothérapie. Par exemple, une personne traitée pour la dépression ne doit plus pleurer, elle doit avoir retrouvé l'appétit et ne plus souffrir d'insomnie. L'effet pervers de ce type d'approche, c'est que tout écart par rapport à la norme fixée est perçu comme problématique.

C'est la psychologie positive, dont se réclament les livres de psycho pop, qui a lancé l'idée que nous étions les artisans de notre propre bonheur. Née à la fin des années 1990 sous l'influence de Martin Seligman, à l'époque président de l'American Psychological Association, aux États- Unis, cette approche s'est intéressée à une clientèle jusqu'alors boudée par la psychologie: les gens ordinaires. «La psychologie positive a voulu identifier de manière empirique ce qui contribuait à l'épanouissement des gens, explique Lucie Mandeville. Depuis, c'est un champ d'études qui attire énormément de chercheurs, dont je fais partie. On a démontré, par exemple, que les personnes qui entretiennent des pensées positives à propos d'un objectif vont passer à l'action plus facilement que le reste de la population. » D'autres se sont penchés sur les liens entre l'optimisme et la santé, et les résultats de leurs recherches ont fait les manchettes à plusieurs reprises au cours des dernières années. Du nombre, Carol Ryff, chercheuse en psychologie à l'université du Wisconsin-Madison, a démontré en 2004 que les personnes ayant une «attitude positive» sont moins à risque de souffrir de maladies cardiovasculaires que les gens plus pessimistes, par exemple.

Lucie Mandeville prévient toutefois qu'il ne faut pas confondre ces recherches empiriques et la psycho pop. «Lorsqu'on me parle d'ouvrages comme The Secret, ça me fait sourire: on y prétend qu'il suffit de visualiser ou "d'envoyer dans l'univers" des pensées positives pour que celles-ci se matérialisent. Si c'était vrai, personne ne serait malheureux!» lance la chercheuse, qui est pourtant elle-même l'auteure d'un ouvrage de psychologie positive intitulé Le bonheur extraordinaire des gens ordinaires. Russ Harris abonde dans ce sens. «Quiconque fait l'expérience de la vie sur la terre peut vous le confirmer: on n'obtient pas toujours ce qu'on désire, même si on y croit très fort.» Et pourtant, certains jurent que les pensées positives ont transformé leur vie.

Suffit-il de «penser positif»?

C'est le cas de David, réalisateur dans la trentaine. «J'ai lu Demandez et vous recevrez, de Pierre Morency, il y a quelques années, et j'ai appliqué ses principes dans ma vie. Par exemple, lorsque j'attendais une réponse pour un projet télé, j'annonçais aux gens que j'avais eu le contrat et, comme de fait, j'obtenais une réponse favorable quelques jours plus tard. Il y a eu une période où j'y croyais à fond, et ça fonctionnait tellement bien que j'en avais parfois des frissons. Et puis, j'ai eu un chum qui trouvait que cette croyance me rendait arrogant et trop sûr de moi, alors j'ai un peu délaissé tout ça. Mais je suis encore persuadé que lorsqu'on visualise les résultats qu'on désire, ils se concrétisent», conclut-il.

Ophélie, professionnelle en communications dans la mi-trentaine, a elle aussi eu recours à la psycho pop positive lorsqu'elle a pris la difficile décision de quitter le père de ses enfants, toxicomane. «C'était un manipulateur et, à un moment donné, j'ai constaté que j'étais en train de sombrer avec lui, confie-t-elle. Je voyais tout en noir. J'ai décidé d'essayer différentes choses pour m'en sortir, comme méditer en choisissant pour mantras des affirmations positives. J'ai aussi puisé quelques trucs dans The Secret, de Rhonda Byrne, pour imaginer un avenir heureux. Je demeure lucide, je sais qu'il y a là-dedans un côté "pensée magique", mais ça m'aide beaucoup à garder le moral.»

Le droit de chialer

Voilà qui ferait sûrement dresser les cheveux sur la tête de Barbara Held. Cette professeure au Département de psychologie du collège Bowdoin, dans le Maine, a publié il y a quelques années un petit ouvrage cinglant intitulé Stop Smiling, Start Kvetching («Arrêtez de sourire et plaignez-vous!»).

Au téléphone, elle répond à mon «Comment allez-vous?» par un «Tout m'écoeure!» Le ton est donné. Barbara Held a pris conscience de ce qu'elle appelle «la tyrannie de l'attitude positive» alors qu'elle peinait à se remettre d'une méningite qui l'avait accablée de maux de tête atroces. «J'ai eu tellement mal que j'ai cru en perdre la raison. J'avais très peur de ne jamais retrouver une vie normale, même si les médecins m'assuraient que c'était temporaire. Devant mon désarroi, plusieurs amis m'ont suggéré de cesser de m'en faire et de changer d'humeur. J'essayais donc de paraître optimiste et sereine, mais ça me rendait encore plus anxieuse. Jusqu'à ce qu'un bon ami, lui aussi psychologue, me dise: "C'est OK, Barbara, tu as le droit d'avoir peur et d'être malheureuse en ce moment." Quel soulagement d'avoir la permission d'être morose!»

Barbara Held se décrit comme une «inquiète» depuis l'enfance. «Je ne manque jamais de souligner ce qui va de travers, et ça me fait du bien de "chialer" quand je me sens mal. Il y a beaucoup de gens comme moi mais, malheureusement, les tenants de la psychologie positive ont décrété que les comportements de ce type étaient à proscrire.» Pourtant, plusieurs études montrent que certaines personnes (notamment celles qui sont anxieuses et qui aiment tout planifier dans les moindres détails) se portent PLUS MAL si elles s'empêchent de penser au pire. «Je ne suis pas contre le bonheur ou l'optimisme, et je ne dis pas à tout le monde de se mettre à rouspéter sans raison, poursuit la psychologue. J'affirme simplement qu'il n'existe pas de formule unique qui convienne à tout le monde. Si chialer pendant 30 minutes au téléphone avec une amie après une longue journée me fait du bien, je ne devrais pas me sentir coupable. La pression sociale qui force les gens à garder le sourire en toutes circonstances peut être très aliénante.»

Eric G. Wilson, professeur de littérature à l'université Wake Forest, en Caroline du Nord, et auteur d'Against Happiness, va encore plus loin. «La culture nord-américainenous enseigne à être heureux et à éviter les émotions déplaisantes à tout prix. Pourtant, la souffrance fait partie de la vie! De la même façon qu'on a recours à la chirurgie esthétique pour réduire les bourrelets, on médicalise la tristesse normale des gens, comme celle qui accompagne un deuil, en leur faisant avaler des antidépresseurs. Il se creuse alors un véritable gouffre entre ce que les gens éprouvent vraiment et ce qu'ils croient qu'ils devraient ressentir.» Eric G. Wilson est d'ailleurs persuadé qu'en cherchant le bonheur à tout prix, on passe à côté d'un des plus beaux aspects de la mélancolie: son pouvoir créatif. «La mélancolie naît d'une insatisfaction face au monde tel qu'il est et peut stimuler notre créativité en nous amenant à imaginer de nouvelles avenues », croit-il. La mélancolie - à ne pas confondre avec la dépression clinique, qui est plutôt paralysante - a inspiré plusieurs artistes marquants, comme Beethoven, Franz Kafka, Joni Mitchell et Jackson Pollock, fait-il valoir.

Composer avec la tristesse

Selon Russ Harris, une bonne manière d'éviter le piège du bonheur est justement d'arrêter de fuir le malheur. «Les émotions désagréables continueront à surgir au cours de notre vie. En cultivant notre capacité à les accepter et à composer avec elles, on s'assure qu'elles auront moins d'emprise sur nous.» Son approche s'apparente d'ailleurs à la méditation, qui consiste à observer ce qu'on ressent sans porter de jugement.

C'est une technique qu'Elsa, 30 ans, comédienne et metteure en scène, a faite sienne après avoir traversé une rupture amoureuse difficile. «Mes émotions étaient tellement intenses! Et quand je m'efforçais de les atténuer, ça me rendait encore plus triste. J'ai alors décidé de lâcher prise. Lorsque j'étais submergée par la tristesse, j'essayais simplement de respirer et d'accepter que ce sentiment soit là, mais en me disant qu'il ne me définissait pas et qu'il finirait par passer, comme une vague. C'est une technique que j'applique encore quand ça va mal. Je n'y arrive pas toujours, mais en tout cas, j'essaie!»

Alors, la prochaine fois que je me sentirai maussade et insatisfaite de ma vie, de ma job, de mon chum ou de mon tour de taille, je prendrai une grande respiration et je me donnerai le droit d'être triste, fâchée, anxieuse... Ou bien j'appellerai une copine qui acceptera de m'écouter chialer quelques minutes. Bref, j'attendrai que ça passe!

D'ailleurs, il paraît que le temps joue en ma faveur. Une vaste enquête menée en 2008 auprès de 340 000 personnes par des chercheurs en psychologie à l'université Stony Brook de New York a permis de constater que les gens sont plus heureux en vieillissant. Bonne nouvelle: je vieillis comme tout le monde! Et peut-être que si j'arrête de courir après le bonheur, je pourrai mieux le savourer la prochaine fois qu'il se pointera le bout du nez...

 

À DÉCOUVRIR: Le bonheur est dans l'action

Mots-clés
Partage X
Psycho

Pour en finir avec le bonheur