Psycho
7 nov. 2014

Phénomène: génération porno

Par Marie Lambert-Chan

Getty Images Auteur : Elle Québec Crédits : Getty Images

Psycho
7 nov. 2014

Phénomène: génération porno

Par Marie Lambert-Chan

Est-ce que l'amour pour toujours est possible?» «Peut-on aimer plusieurs personnes en même temps?» Voilà le genre d'interrogations que Tania St-Laurent Boucher entend au cours des ateliers sur les relations amoureuses et sexuelles qu'elle anime dans les écoles secondaires. Ces «questions cute», comme elle les appelle, en côtoient d'autres plus salées: «Les femmes fontaines, ça existe?» «Des menottes, est-ce une bonne idée pour pimenter ma vie sexuelle?»

On me pose de plus en plus ce type de questions influencées par la pornographie», remarque la sexologue, qui est formatrice pour Teljeunes. «La plupart du temps, ce sont des garçons qui me les adressent. Parfois, ils n'ont que 12 ou 13 ans.» Doit-on s'en étonner? Les adolescents sont les plus grands consommateurs de films X. Selon un sondage mené en 2013 auprès de milliers d'élèves canadiens de niveau secondaire, 40 % des garçons ont déjà cherché de la porno en ligne (comparativement à 7 % des filles). Et le tiers de ceux-ci fréquentent des sites pour adultes tous les jours.

Bien souvent, ils commencent à consommer de la pornographie par curiosité ou encore pour s'éduquer. À la maison, leurs parents évitent de parler de sexualité, et ils n'en apprennent pas toujours plus en classe. Il faut dire que, depuis 2001, l'éducation sexuelle n'est plus obligatoire au Québec et que son enseignement est laissé au bon vouloir de chaque école. Gratuite et facile d'accès, la pornographie sur Internet est devenue pour plusieurs la référence afin de savoir «comment ça marche».

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On peut toutefois s'inquiéter que toute une génération d'adolescents s'initie au sexe en regardant des blondes «siliconées» se faire éclabousser de sperme. «La porno, c'est du spectacle!» rappelle Francine Duquet, professeure de sexologie à l'UQAM. «Les jeunes ont du mal à comprendre qu'il s'agit d'une industrie carburant aux images directes, crues et parfois brutales pour susciter de l'excitation.» Selon la sexologue, les ados ont tendance à confondre les stéréotypes véhiculés par la pornographie avec la normalité. «Certains ont l'impression qu'ils doivent tout essayer, qu'il leur faut être aussi performants que les acteurs de ces films. Ils se posent des questions du genre: "Mon pénis est-il assez long? Ma blonde me laisserat- elle si je n'arrive pas à la faire jouir?"»

La sociologue Gail Dines croit, quant à elle, que l'accessibilité de la porno sur Internet compromet l'épanouissement sexuel des jeunes. «Aujourd'hui, les gars peuvent regarder des films hardcore sur leur ordi ou leur téléphone 24 heures sur 24. Chaque jour, je rencontre des filles qui se plaignent que leur partenaire est brutal au lit, qu'il éjacule sur leur visage ou les force à se faire sodomiser», affirme cette professeure à l'université Wheelock College, à Boston.

DE L'ÉCRAN À LA RÉALITÉ Tous ne sont pas d'avis que la pornographie a une telle incidence sur la sexualité des ados. Selon une recherche danoise menée en 2013 auprès de 4600 jeunes âgés de 15 à 25 ans, seuls de 0,3 % à 4 % d'entre eux mettent en pratique ce qu'ils voient dans les films X. Une autre étude, cette fois de l'Université de Montréal, a tenté de comprendre la place qu'occupait la pornographie dans la vie amoureuse et sexuelle de 20 hommes hétérosexuels âgés de 18 à 25 ans. La majorité d'entre eux ont admis qu'ils avaient commencé à regarder de la pornographie vers l'âge de 11 ans pour en savoir plus sur l'anatomie et apprendre quelques trucs. «Aucun père ne s'assoit avec son fils pour lui expliquer comment exécuter un doggy style», a fait remarquer, par exemple, un des participants. Quand ils ont eu leur première relation sexuelle, en moyenne à 16 ans, la plupart de ces jeunes ont constaté que non seulement ça ne se passait pas «comme dans les vues», mais que c'était souvent bien mieux. «La pornographie nous donne l'impression qu'on connaît des choses mais, en fait, on ne sait rien», a ajouté un des gars interrogés.

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Selon le sociologue Simon Louis Lajeunesse, qui a mené cette enquête, les films X ne sont pour eux qu'un substitut aux véritables relations sexuelles. «À leurs yeux, la porno est un moment d'évasion. Elle se résume au mouchoir qu'ils jettent à la poubelle après s'être masturbés. Aucun d'eux ne voudrait d'une actrice porno pour blonde. Pourquoi? Parce qu'ils ne pourraient pas la présenter à leur mère, m'ont-ils systématiquement répondu.»

PORNOGRAPHIE 101 On peut déplorer que la porno véhicule une image faussée de la sexualité et que les femmes y soient présentées comme de simples objets sexuels. Cependant, il faut se rendre à l'évidence: cette industrie est une des plus lucratives de la planète et elle est là pour rester. «Voilà pourquoi on doit apprendre à nos ados à regarder ces films avec une distance critique », croit Simon Corneau, professeur de sexologie à l'UQAM. Selon lui, il faut non seulement donner des cours d'éducation sexuelle, mais aussi dispenser des leçons de... pornographie.

C'est ce que fait Blake Spence, coordonnateur de WiseGuyz, un programme unique au pays lancé à Calgary en 2010. Chaque semaine, il anime des discussions entre garçons de troisième secondaire sur différents aspects de la sexualité, incluant la pornographie. «Les cours d'éducation sexuelle traditionnels sont mal adaptés pour les gars. On y parle surtout d'anatomie, de procréation et d'infections, des sujets qui les gênent - surtout s'il y a des filles dans la classe», explique-t-il. Au contraire, les ateliers de WiseGuyz parviennent à susciter leur intérêt. «C'est quelque chose pour eux, car les adultes leur parlent rarement de sexe, encore moins de porno. Quand on ose ouvrir la discussion, on découvre qu'ils ne se cachent pas d'en consommer et qu'ils ont mille interrogations sur le sujet: "Pourquoi les femmes crient-elles autant?" "Pourquoi les hommes ne portent-ils pas de condoms?"»

Blake Spence commence d'ailleurs à observer les résultats de son programme. «Récemment, un étudiant m'a demandé comment il pouvait faire jouir sa copine, raconte-t-il. Je lui ai signalé que la meilleure personne à qui poser cette question, c'était son amoureuse. Cet échange a ouvert la porte à l'importance de la communication dans le couple. Pour moi, c'était une victoire: ce jeune avait eu le courage de s'adresser à une personne en qui il avait confiance au lieu de se tourner vers la porno!» Marc Lafrance, sociologue spécialisé dans l'étude de la masculinité à l'Université Concordia, aimerait bien qu'un programme comme WiseGuyz soit implanté au Québec. «On a tendance à parler de sexe aux gars de façon négative: "N'oubliez pas de mettre un condom." "Ne manquez pas de respect à votre blonde." "La porno, c'est mauvais." Il est temps de changer de disque...» Bien sûr, il est important d'informer les jeunes des risques, croit le spécialiste, mais pourquoi ne pas aborder aussi le plaisir, la beauté de la rencontre avec l'autre, les diverses façons de vivre sa masculinité, l'épanouissement de soi? «Il faut leur montrer qu'il y a bien mieux que la porno!»  

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