Psycho

Peut-on se fier aux signaux de notre corps?

Auteur : Elle Québec

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Peut-on se fier aux signaux de notre corps?

Ses conférences font salle comble, son livre Guérir le stress, l'anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse (Robert Laffont) est un best-seller déjà traduit dans plus de 20 langues: le psychiatre français David Servan-Schreiber fait fureur. Son credo? Haro sur les antidépresseurs et la psychanalyse! On peut vaincre le stress, l'anxiété et la dépression en faisant du jogging, en mangeant des aliments gorgés d'acides gras oméga-3 et en contrôlant son rythme cardiaque. Bref, on peut soigner l'âme en agissant sur le corps.

L'inverse serait tout aussi vrai, plaident d'autres médecins: agir sur l'esprit aiderait à guérir le corps. En témoignent, par exemple, les ateliers de visualisation, de relaxation, de méditation et autres moyens de détente mis en place par Jim Gordon, le fondateur du Center for Mind-Body Medicine, à Washington, à l'intention des cancéreux. Le point commun entre ces praticiens? Tous s'inscrivent au coeur d'un courant en pleine émergence: la mind-body medicine ou médecine corps-esprit. Une nouvelle approche médicale qui tient compte du patient dans sa globalité, avec son esprit et ses états d'âme.

La plus grande erreur dans le traitement est la séparation que font certains médecins entre l'esprit et le corps», disait déjà Socrate il y a quelque 2 500 ans... Depuis, forts de la toute-puissance chimique et technologique, les médecins ont banni sentiments et émotions - trop vagues, trop peu quantifiables -de leur pratique. Il faut leur redonner droit de cité, car on a perdu de vue une part essentielle de l'humain, croient les défenseurs de l'approche corps-esprit.

Illustration: LINO

 

Des preuves scientifiques
Cette fois, la prescription non orthodoxe ne vient pas de nébuleux gourous new age en mal de clientèle. David Servan-Schreiber est considéré comme une sommité mondiale des neurosciences cognitives. Jim Gordon n'est pas non plus un nobody. Il a été président de la Commission pour les médecines alternatives au prestigieux organisme responsable de la recherche médicale aux États-Unis (National Institutes of Health). Eux et les adeptes de cette nouvelle médecine fondent leurs dires sur les avancées de la science. Les clichés pris grâce aux récents progrès en imagerie cérébrale le démontrent: esprit et corps sont «connectés» par le truchement du «cerveau émotionnel». «Les états joyeux correspondent à des états positifs de l'organisme», observait récemment le neurologue Antonio Damasio, autorité internationale dans le domaine des lésions du cerveau affectant les émotions. «La coordination physiologique est optimale à ce moment, et le bien-être en découle. Au contraire, les états de tristesse provoquent un déséquilibre fonctionnel.»

L'imagerie médicale a révélé autre chose d'étonnant: prier ou méditer aurait un effet bénéfique sur la santé (cela entraîne une série de changements physiologiques antistress). Effet lui-même semblable à celui que procure la pratique de la «cohérence cardiaque» prônée par David Servan-Schreiber. L'auteur de Guérir admet toutefois qu'on ne peut pas toujours visualiser aussi clairement l'impact des méthodes qu'il défend. À la limite, il s'en fiche. «Nous ne savons pas non plus parfaitement comment agissent les antidépresseurs. Personne n'hésite à les prescrire pour autant! Ce qui m'importe, c'est de pouvoir appuyer chaque approche par des recherches sérieuses attestant de leur efficacité. Si elles contribuent à la guérison et n'ont pas d'effet secondaire, il n'y a aucune raison d'en priver les malades.»

Encore faudrait-il que les médecins prennent la peine de lire les études avant de les rejeter, fait remarquer Gabor Maté, médecin de famille à Vancouver et auteur du livre Quand le corps dit non - Le stress qui démolit (Éd. de l'Homme). «Le savoir des médecins est extraordinaire. C'est ce qu'ils ignorent qui m'inquiète. Pour des problèmes qui demandent des interventions rapides comme les fractures et les infections, la médecine occidentale est imbattable. En cas de cancers ou de maladies chroniques, elle l'est cependant beaucoup moins. Il faut de nouvelles lunettes de lecture.»Lorsque le corps se rebelle
Pour Gabor Maté, la relation corps-esprit ne fait pas l'ombre d'un doute. À ses yeux, la maladie est même souvent le moyen dont l'organisme dispose pour se rebeller contre ce que l'esprit ne reconnaît pas. «Nos émotions mal vécues, nos pensées négatives et nos refoulements finissent par nous rattraper. Et nous rendre malades. D'autres facteurs jouent aussi évidemment. Mais celui-là pèse lourd.» Nous serions donc responsables de nos maux? «Il n'est aucunement question de culpabilité, objecte-t-il. Nos patterns émotionnels sont inconscients. La maladie vient agir comme un révélateur. Si on en profite, elle nous donne la chance de vivre ensuite plus en paix avec nous-mêmes et les autres.»

Le radio-oncologue Félix Nguyen, de l'hôpital Notre-Dame, à Montréal, ne rejette pas non plus d'emblée l'hypothèse que des blocages émotifs soient à l'origine de maladies. «C'est possible. Mais ne vous méprenez pas. J'ai 11 ans d'université derrière moi et je crois aux grandes vertus de l'arsenal médical. Certaines expériences de vie m'ont toutefois amené à me questionner. Tout ne peut s'expliquer scientifiquement.» Le fait que le corps et l'esprit forment un tout lui semble irréfutable. «Que le stress puisse déclencher une crise d'eczéma ne soulève généralement pas d'objection. Pourquoi ce lien de cause à effet ne serait-il plus valable pour les cancers?»

L'oncologue met quotidiennement en pratique ce en quoi il croit. «Une rencontre avec un patient doit dépasser le simple aspect physique. Je l'écoute. Et j'essaie de prendre en compte sa vie, comment il perçoit son mal. Un premier rendez-vous peut durer une heure et demie. Vous savez quoi? En bout de ligne, je suis gagnant. Les patients se sentent moins angoissés, et ils sont davantage disposés à se prendre en main. Chaque patient a un rôle essentiel à jouer dans son traitement. Si je fais montre d'empathie et de respect envers lui, il sera plus heureux, donc mieux armé pour agir. Vous voyez, je ne fais rien de bien extraordinaire.»

Au contraire. La science est en train de prouver qu'une attitude comme celle du Dr Nguyen peut faire la différence. La relation médecin-patient peut contribuer à moduler l'efficacité d'un médicament ou d'un traitement: c'est l'effet placebo. «On a là la preuve de la capacité du corps à s'autoguérir», croit le psychiatre et auteur David Servan-Schreiber. L'effet placebo a toujours eu une connotation un peu étrange, estime Gilles Lavigne, professeur et chercheur à la Faculté de médecine dentaire de l'Université de Montréal. Mais voilà, depuis peu, l'imagerie médicale (encore elle!) révèle que son pouvoir n'est pas qu'imaginaire: l'effet placebo est aussi neurophysiologique, argue celui qui s'apprête à diriger une équipe pancanadienne de 25 chercheurs sur le sujet. «Donnez à un groupe un médicament et à un autre une pilule de farine. Dans les deux cas, vous verrez “s'allumer” des parties du cerveau liées à des mécanismes de guérison. Le génie populaire avait raison: l'effet placebo, ça se passe “entre les deux oreilles”. Non seulement dans l'esprit, mais dans le cerveau.»

Si un état d'esprit optimiste peut influencer favorablement un traitement, l'inverse est-il aussi vrai? «Une attitude pessimiste ne signifie pas forcément que vous répondrez mal à un traitement, dit le neuroscientifique Serge Marchand, professeur à la Faculté de médecine de l'Université de Sherbrooke. Mais en ayant une attitude positive, vous mettez certainement plus de chances de votre côté.» Par ailleurs, l'expert en effet placebo va jusqu'à dire que si un patient n'a pas confiance au départ en un traitement, mieux vaut en changer! «Les preuves sont là, poursuit-il. La guérison a aussi une composante psychologique. Les médecins le savent bien, intuitivement. Mais plusieurs n'en tiennent tout simplement pas compte, faute de temps ou de conviction.»Médecine de l'avenir?
La médecine corps-esprit sera-t-elle un feu de paille ou une véritable révolution? Les médecins n'ont plus le choix, estime Herbert Benson, fondateur du Mind Body Medical Institute, à Boston, un établissement affilié à Harvard. «Quatre-vingts pour cent des consultations médicales actuelles sont liées au stress, un ennemi devant lequel la médecine est démunie. La chirurgie et les pilules sont deux piliers indispensables au traitement médical. Mais sans le soin de l'âme et de l'esprit, la médecine est bancale.» «Le milieu médical devra accepter de recourir à des approches qui utilisent la capacité des gens à s'investir dans leur santé ou à s'autoguérir», pronostiquait récemment en entrevue le Dr David Servan-Schreiber. «Sauf que cette façon de faire est tellement différente de la pratique traditionnelle, où le médecin est roi et maître dans son cabinet, que ce sera difficile à implanter.»

Mais, à la base, les médecins y croient-ils? Le Dr Félix Nguyen a participé à une émission d'Enjeux portant sur l'impact possible du moral sur la guérison. «Au lendemain de la diffusion, j'ai reçu deux sortes de témoignages de mes pairs: la moitié partageait mes vues; l'autre estimait que ce n'était que foutaise.» Le courant corps-esprit ouvre des perspectives fascinantes, convient Serge Genest, spécialiste de l'anthropologie médicale à l'Université Laval. Mais le public doit l'aborder avec un regard critique. «Que ce soit en amour, au travail ou dans d'autres sphères de notre vie, nous baignons dans l'incertitude. Dans ce contexte, le discours sur la prise en charge, l'autoguérison et le lien corps-esprit a quelque chose de rassurant: il nous donne du contrôle sur notre vie. Mais il peut aussi entraîner des dérives, un glissement dans des zones plus proches du religieux que du clinique.» Ces façons de faire demeureront marginales, juge l'anthropologue. «D'abord parce que tout le monde n'est pas en position - intellectuelle ou matérielle - d'exercer une emprise sur sa vie. Ensuite parce qu'on veut tout: plus d'émotions oui, mais aussi toujours plus de technologies de pointe. Enfin, pour la simple et bonne raison que prendre sa santé en main demande une bonne dose d'efforts, que tous n'ont probablement pas envie de fournir.» Certains préféreront toujours repartir du cabinet d'un médecin avec des pilules et ne rien changer, estime le Dr Harold Dion, président du Collège québécois des médecins de famille. «Nos patients ne sont pas tous prêts à entendre que leur psyché va mal.»

Le Dr Gabor Maté fait preuve quant à lui d'optimisme. Il est certainement plus facile de se considérer comme victime du sort et des autres, admet-il. Mais plus on se responsabilise, plus on prend du pouvoir sur son existence. Et plus la vie a un sens. «Si on les encourage, les gens verront qu'ils ont tout à gagner à changer. Et donc, à exiger autre chose du système médical. S'il existe, comme je le crois fermement, un lien entre les émotions et la physiologie, entre l'esprit et le corps, alors ne pas en informer les gens les prive d'un outil puissant.»Le cerveau émotionnel
Nous possédons un cerveau «rationnel», siège de la pensée et du langage. Mais nous avons aussi un cerveau «émotionnel», par lequel notre corps et notre esprit se connectent. La honte vous fait rougir? La peur vous coupe les jambes? C'est son oeuvre. Ce cerveau des émotions contrôle le rythme cardiaque, la tension artérielle, l'appétit, le sommeil et même notre système immunitaire! Quand nous subissons un stress, il met en branle des mécanismes de survie: le coeur bat plus vite, certaines hormones sont sécrétées, etc. Si le stress est passager, ça va. S'il devient chronique, par contre, ça ne va plus. Il finit par user nos défenses. Notre corps devient alors un terreau fertile pour la maladie.

L'approche de David Servan-Schreiber
Les méthodes du psychiatre pour lutter contre le stress, l'anxiété et la dépression: La cohérence cardiaque Il s'agit de rétablir l'harmonie entre le coeur et le cerveau grâce à des exercices de respiration. À faire de façon régulière, surtout dans les moments de stress.

L'EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) permettrait de guérir en quelques minutes de graves traumatismes. En imitant les mouvements des yeux qui ont lieu pendant nos rêves (le thérapeute déplace un objet devant nos yeux de gauche à droite et vice-versa), on mettrait en route le système de guérison naturel du cerveau.

L'énergie de la lumière Les effets de la lumière sur l'humeur sont connus. Le psychiatre suggère de troquer le réveille-matin par un appareil spécial qui simule la lumière de l'aube.

Le contrôle du Qi L'imagerie médicale indique que les points d'acupuncture activent des régions-clés du cerveau émotionnel. Ce qui permettrait de guérir des dépressions tenaces en quelques semaines.

La révolution des oméga-3 Ces acides gras essentiels - qu'on trouve entre autres dans certains poissons (saumon, truite, hareng...)- seraient en déficit chez les patients souffrant de dépression. En consommer aiderait grandement à stabiliser l'humeur.

Adidas au lieu de Prozac Le sport est bon contre le stress et l'anxiété. Il peut même guérir la dépression et remplacer les antidépresseurs! Une étude montrerait que le tiers des patients traités aux antidépresseurs rechutent après un an, mais que ce taux est de moins de 10 % chez ceux qui font du jogging trois fois par semaine.

La communication émotionnelle Les rapports affectifs sont essentiels pour le bien-être émotif et la santé dans son ensemble. Afin de les maximiser, le psychiatre propose sa méthode SPACEE: Source (s'adresser à la personne qui est la source du problème); Place (la discussion doit se dérouler à un endroit propice); Approche amicale (bannir les attitudes agressives); Comportement (faire état à l'autre de façon objective du comportement qu'on lui reproche); Émotion (décrire l'émotion qu'on ressent); Espoir déçu (dire quel besoin en soi n'a pas été satisfait).

David Servan-Schreiber a-t-il raison? Le livre Guérir a connu un succès retentissant auprès du public. Les psychiatres québécois ne semblent pas pour autant s'être empressés de le lire. Même le président de l'Association des médecins psychiatres du Québec admettait ne pas l'avoir lu... Martin Gauthier, président de la Société psychanalytique de Montréal, a eu, lui, la curiosité de le faire. «L'auteur est crédible, juge-t-il. Il propose des traitements complémentaires à ceux offerts par la psychiatrie et la psychanalyse. Je suis loin d'être fermé à ça. Cela dit, ces approches ne règlent les choses qu'en surface. Exercice, bonne alimentation, tout cela est excellent. Mais encore faut-il être en mesure de s'investir dans ce genre de choses! Malgré leur bonne volonté, les gens vivent parfois des conflits intérieurs, des blocages qui les empêchent de se prendre en charge. Pour obtenir un changement durable, il faut aller plus en profondeur. En ce sens, le point de vue plutôt sévère de David Servan-Schreiber sur la psychanalyse me laisse perplexe. La psychanalyse n'est pas une panacée, mais elle a sa place.

Et quand Servan-Schreiber déclare que la théorie du psychisme de Freud se base sur des concepts flous, non vérifiés et non vérifiables, ça me fait sourire: il fait preuve d'une fermeture semblable à celle qu'il reproche à la médecine orthodoxe. Je le répète, je ne dis pas non à ses propositions. Mais Guérir demeure un livre de psychologie populaire où l'auteur tourne parfois les coins ronds pour être certain d'être compris...»

Article publié originalement dans le magazine ELLE QUÉBEC

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