Psycho
6 nov. 2014

Lettre à mes filles, par Patrice Godin

Par Patrice Godin

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Psycho
6 nov. 2014

Lettre à mes filles, par Patrice Godin

Par Patrice Godin

Mes belles, mes si belles filles,

La première fois que j'ai rencontré celle qui allait devenir votre mère, on promenait nos chiens. Un terrain vague sur le Plateau-Mont-Royal, un matin, tard en automne. Un samedi, je dirais. Je crois même qu'il neigeait un peu, une neige tranquille qui flottait autour de nous. On a échangé deux ou trois mots, un sourire. Rien de plus. Et pourtant.

Il est resté en moi quelque chose de cette jolie fille croisée par hasard. Ce n'est pas facile à décrire, à discerner comme ça. Une impression, une sensation. Un frisson, peut-être. Je ne sais pas. Mais c'était quelque chose de beau. De doux. D'un peu brûlant.

Il aura fallu plus de deux ans avant qu'on se parle pour vrai, qu'on saisisse l'intérêt qu'on avait l'un pour l'autre, qu'on échange nos numéros de téléphone, qu'on s'invite à souper. Qu'on commence à se fréquenter, à «sortir ensemble », comme on dit (même si, soyons honnêtes, on ne «sortait» pas beaucoup...). Il aura fallu plus de deux ans, mais à partir de là, j'ai su. J'ai su que c'était elle. Il n'y avait pas de question à se poser, il n'y avait pas de doute à avoir. J'ai tout de suite su que cette femme, cette belle amoureuse, ferait partie de ma vie, plus qu'aucune autre, et qu'elle serait, quoi qu'il advienne, la mère de mes enfants.

Votre mère.

Je ne me suis pas trompé.

Aujourd'hui, 14 ans plus tard, vous êtes là. Mes trois petites louves. Douze ans, dix ans, cinq ans. Chacune de vos naissances est, pour moi, un moment d'éternité. Un moment de beauté, de bonheur absolu. Et chaque jour de vos vies est un miracle, une lumière qui scintille en moi. Une lumière qui me donne de la force, du courage, une lumière qui me fait grandir, qui me nourrit, qui m'enracine à la terre comme un chêne.

Naturellement, il y a des hauts et il y a des bas. Comme dans chaque famille, on affronte nos petites tempêtes quotidiennes, nos tourments passagers. Nos drames de rien du tout. Qui nous virent à l'envers, mais après lesquels on retombe toujours sur nos pieds. Ce n'est que normal, j'essaie de ne pas trop m'en faire.

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Sauf que... Voilà. Je dois vous l'avouer, il m'arrive souvent d'avoir peur. Comme je n'ai jamais eu peur. Et il m'arrive souvent de douter. Comme je n'ai jamais douté.

De la vie. De moi.

La peur. Dois-je vous apprendre qu'on vit dans un monde qui n'est pas toujours amusant? Avant, je m'en balançais pas mal, de ce monde quasi cinglé et des fous furieux qui le peuplent. Mais maintenant... Oui, j'ai peur. Des grandes et des petites choses, du mal qu'on pourrait vous faire, des gens que vous croisez parfois ou que vous croiserez plus tard, des regrets qui pourraient naître et germer en vous, qui pourraient pourrir vos âmes.

J'ai peur, oui, des guerres absurdes qui éclatent à tout bout de champ, peur de la violence gratuite, ordinaire, celle des mots, celle des gestes, cette violence qu'on ne voit jamais venir. Je voudrais tellement que les beautés de ce monde l'emportent sur les horreurs et que vos coeurs ne soient pas noircis par le cynisme, l'égoïsme et l'avidité, mais plutôt emplis de compassion, de sincérité, de dévouement. Je ne peux rien contre cette peur. Sinon prendre soin de ne pas vous la transmettre et vous sourire tendrement en me rongeant les sangs.

Et le doute. Ah! ce foutu, maudit doute! Être père n'est pas une mince affaire. Je me pose souvent des questions. Suis-je à la hauteur? Suis-je un bon papa, un papa présent, «fort», juste et aimant? Est-ce que j'arrive à vous éduquer, à vous protéger, à vous aimer, à vous apprendre deux ou trois trucs essentiels sans être moralisateur, surprotecteur, vieux jeu, dépassé? Sans être encombrant, gênant, abrutissant? Sans avoir l'air d'un triple idiot? Il arrive que je m'énerve moi-même d'être le père que je suis! Si vous saviez...

Si vous saviez comme je vous aime. Si vous saviez comme je m'en veux parfois de m'emporter et si vous saviez comme j'ai raison parfois de m'emporter. Si vous saviez comme j'ai le souvenir vivant de vos petites mains de bébé dans les miennes et si vous saviez combien j'aime vous tenir serrées contre moi sans dire un mot. Si vous saviez à quel point je m'ennuie des siestes d'après-midi qu'on faisait ensemble, avec votre biberon et vos doudous. Si vous saviez combien ça me rend fou de vous voir vous chamailler entre soeurs et si vous saviez aussi combien je vous comprends. Si vous saviez comment, chaque fois que je vous vois rire toutes les trois ensemble, mon coeur se gonfle encore plus d'amour même si rien n'y paraît, même si je suis de mauvais poil.

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Si vous saviez...

Mais bien sûr, vous n'avez pas besoin de savoir tout ça. Pas tout de suite. Si j'ai fait mon travail de père de la bonne façon, plus tard, dans longtemps je l'espère, quand je ne serai plus là, vous sentirez la chaleur de mon souvenir, mon empreinte sur vos coeurs. Vous retrouverez alors tout de moi. Tout.

Sauf la peur et le doute.

Je vous le promets.

J'ai toujours tenté d'avancer sans regret. Malgré cela, il y en a bien deux ou trois qui se sont accrochés le long de mon chemin. On fait des erreurs, on prend des détours, on se perd un peu beaucoup, si ça se trouve. Aussi, si j'avais à recommencer ma vie, je bifurquerais peut-être à droite ou à gauche à certaines occasions, je ne chercherais pas à prendre les raccourcis. Mais s'il y a une chose que je ne changerais pas, c'est le moment où je me suis retrouvé sur ce terrain vague, au beau milieu du Plateau-Mont-Royal, un samedi matin tard en automne, avec la neige qui tombait, toute douce et blanche, sur le sol terreux d'une vieille gare de train, en compagnie de cette jolie jeune femme. Pour rien au monde je ne changerais ce jour où, pour ainsi dire, tout a commencé. Ce jour où votre future mère et moi, on a promené nos chiens.

Papa  

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