Psycho
12 mars 2015

Le perfectionnisme, un vrai défaut!

Par Kenza Bennis

Getty Images Auteur : Elle Québec Crédits : Getty Images

Psycho
12 mars 2015

Le perfectionnisme, un vrai défaut!

Par Kenza Bennis

Quand j'ai appelé Fanny pour l'interroger à propos de son perfec- tionnisme, elle m'a avoué d'emblée avoir lu sur le sujet la veille. «J'avais peur de ne pas savoir quoi dire...» a admis en riant cette avocate en entreprise. En une seule phrase, Fanny a mis le doigt sur une des principales caractéristiques des perfectionnistes: la crainte de se tromper.

«J'ai une peur atroce de l'échec, a reconnu avec sincérité la quadragénaire, et je suis très exigeante envers moi-même. Du coup, je fais énormément de recherches pour mes mandats. C'est stressant, car mes clients doivent respecter des budgets. Je dispose donc d'un temps limité pour effectuer mon travail. De plus, je dois prendre position et faire des recommandations. Je déteste ça! Trancher, c'est accepter l'incertitude qui vient avec n'importe quelle décision...» Quand je lui ai demandé si sa carrière avait souffert de ce trait de personnalité, Fanny a répondu «oui!» sans hésiter. «Étant donné que je sors peu de ma zone de confiance, on ne me perçoit pas comme quelqu'un qui prend des initiatives ou qui développe des relations d'affaires avec des clients. Je suis reconnue comme très compétente, mais il me manque quelque chose...»

Le prix de la perfection

Ce qui manque à Fanny, c'est une bonne dose de confiance en elle. Ce déficit touche d'ailleurs la majorité des femmes et constitue un gros frein à leur ascension professionnelle, croient Katty Kay et Claire Shipman, les auteures de l'essai The Confidence Gap. Ces journalistes américaines ont mené une vaste enquête sur le sujet et en sont venues à cette conclusion: «Les femmes ne se sentent en confiance que quand elles sont parfaites ou presque.» De fait, elles ont tendance à ne poser des questions que lorsqu'elles connaissent les réponses. À attendre qu'un rapport soit impeccable avant de le remettre. Pire encore, elles briguent un poste seulement si elles possèdent toutes les qualifications requises (contrairement aux hommes, qui postulent même s'ils n'en détiennent que 60 %). Leur erreur? Croire que, comme à l'école, il suffit de s'atteler à la tâche pour que leur travail soit reconnu. «Elles ne voient pas que les règles ont changé quelque part entre la salle de classe et les bureaux, font observer Katty Kay et Claire Shipman. Une fois sur le marché du travail, elles ne sont plus récompensées pour leur orthographe parfaite et leurs bonnes manières.»

Bien au contraire: pour grimper les échelons, il faut non seulement être qualifié, mais aussi avoir l'audace de se vendre. Selon la spécialiste en recrute
ment de cadres Monique Vigneault, le perfectionnisme est d'ailleurs synonyme de stagnation. «Pour évoluer dans une carrière, dit-elle, on doit savoir prendre des risques et déléguer des tâches. C'est extrêmement difficile à faire lorsqu'on est perfectionniste, parce qu'on a besoin de tout maîtriser.»

Gordon Flett, professeur de psychologie à l'Université York et éminent spécialiste du perfectionnisme, est aussi d'avis que ce trait de personnalité est un boulet sur le plan professionnel. Il explique qu'il y a trois types de perfectionnistes: ceux qui sont exigeants envers eux-mêmes, ceux qui pensent que la société leur demande d'être parfaits et ceux qui attendent des autres qu'ils le soient. «Dans les trois cas, c'est un problème. Les deux premiers types risquent le burnout, quant au troisième, imaginez le stress qu'il fait subir à ses collègues en exigeant la perfection!» Sans compter les corollaires, comme l'anxiété, l'insomnie et le sentiment d'infériorité, qui viennent empoisonner la vie des aspirants à l'ultraexcellence.

Attention au burnout!

Le perfectionnisme est-il forcément malsain? Il l'est souvent, reconnaît Frédéric Langlois, professeur de psychologie à l'Université du Québec à Trois-Rivières, qui étudie les troubles anxieux et le perfectionnisme. Selon lui, certaines personnes gèrent bien leur quête d'excellence. Leur motivation première est de se dépasser, et elles ont du plaisir à le faire. Toutefois, ce n'est pas le cas de la plupart des perfectionnistes, qui veulent avant tout plaire aux autres et surtout éviter les émotions négatives comme l'anxiété, la honte, la culpabilité, le rejet... Ces derniers ont souvent grandi dans un environnement compétitif et ils en ont conclu que l'amour de leurs parents était conditionnel à leur performance.

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«Le perfectionnisme est un cercle vicieux, dit le psychologue. Les gens se fixent des objectifs très élevés pour être aimés ou par peur de conséquences négatives (comme la perte de leur emploi). Ils ne les atteignent pas. Ils sont déçus d'eux-mêmes et, en réaction, se fixent de nouveaux objectifs inaccessibles pour nourrir leur estime personnelle. C'est un processus sans fin qui mène à la tristesse, à la fatigue, à la dépression ou au burnout.»

C'est justement un burnout qu'a fait Fanny à 36 ans. «Je travaillais tard chaque jour et toutes les fins de semaine... Ma vie était complètement centrée sur le boulot. C'était ma seule façon de me valoriser.» Cette dépression a été très douloureuse, mais salutaire pour elle. «J'ai redéfini mes priorités et, aujourd'hui, je suis 100 fois plus heureuse. J'ai compris que la qualité de mon travail ne dépendait pas du nombre d'heures que j'y consacrais. Et je ne me rends plus malade quand on m'adresse une critique!»

Lisa a elle aussi souffert d'épuisement à force de vouloir être à la hauteur de ses idéaux irréalistes. «J'ai étudié en design graphique, un domaine qui me passionnait. Le problème, c'est que je cherchais toujours à atteindre la perfection qui, comme chacun sait, n'existe pas. Du coup, que ce soit pendant mes études ou durant mes cinq années de travail comme graphiste, ç'a été l'enfer. Des nuits blanches à travailler, un stress monstrueux, une insatisfaction chronique, pas de vie personnelle...» Dans son cas, le remède a été plutôt radical: elle a changé de profession. Aujourd'hui, son travail est peut-être moins créatif, mais elle se porte bien mieux.

«Un burnout, c'est souvent une occasion pour les perfectionnistes de se remettre en question. Il faut les amener à comprendre qu'ils ne seront pas abandonnés par leurs proches s'ils sont imparfaits», affirme Frédéric Langlois. Selon le psychologue, ils peuvent guérir en changeant de petites habitudes au quotidien. Par exemple, en ne relisant un courriel qu'une fois plutôt que cinq avant de l'envoyer, ils se rendront compte qu'aucune catastrophe ne se pro- duit et que personne ne remarque la différence. «À force de faire ce type d'expériences, leur cerveau finit par accumuler des preuves qu'il est possible de ne pas toujours être parfait. Et, au fil du temps, les perfectionnistes apprennent à s'apprécier tels qu'ils sont.»

Les bénéfices du risque

Heureusement, il n'y a pas que la maladie qui mène au changement... Certains perfectionnistes comprennent que leur soif d'absolu leur nuit et ils modifient 
alors leur approche. C'est le cas de Joannie, 33 ans, qui travaille dans le milieu de la télévision. «Avant, je taisais mes idées pendant les brainstorms, de peur qu'elles ne soient pas assez bonnes, confie cette mère de trois jeunes enfants. Et, à plusieurs reprises, un collègue a été félicité après avoir exprimé l'opinion que j'avais en tête. Je me suis alors décidée à parler... et ça a donné de bons résultats! Dernièrement, plusieurs de mes idées ont été retenues pour le tournage d'une émission. C'est très gratifiant! En plus, ça m'a permis de me faire remarquer pour de nouveaux contrats.»

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Lorsqu'elle a accepté de prendre la direction de son service, Myriam s'est elle aussi rendu compte qu'il pouvait être payant de sortir de sa zone de confort : «Occuper un poste de gestion me terrorisait, car je prenais ainsi le risque d'être imparfaite.» Son bilan? «Pas mal de stress au début, mais de grands bienfaits en définitive! Je me suis concentrée sur mes forces plutôt que sur mes faiblesses, et j'ai appris à mieux vivre avec mes travers. J'ai compris qu'en libérant mon cerveau des ruminations sur mes erreurs et des "j'aurais pu mieux faire", je devenais plus créative et plus efficace. Par-dessus tout, le fait d'accepter ce poste m'a permis de réaliser des projets qui me tenaient vraiment à cœur, car j'avais désormais le pouvoir de le faire.»

Si l'ex-politicienne Monique Jérôme-Forget avait croisé Myriam, elle l'aurait sans doute félicitée! En effet, l'auteure des Femmes au secours de l'économie, connue pour ses positions en faveur d'une plus grande proportion de femmes aux postes décisionnels, encourage fortement ses consœurs à aller de l'avant dans leur carrière: «Les décisions importantes se prennent à la tête des entreprises et des ministères, et les femmes n'y sont pas.» Quant aux avantages de la prise de risques, ils sont nombreux, assure Mme Jérôme-Forget. «Les risques nous permettent d'avancer et d'avoir des promotions. Et, en relevant des défis, on se découvre des talents insoupçonnés, on déploie son potentiel et on progresse!» Convaincant, non?  

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