Psycho

Le bonheur est dans l'action

Auteur : Elle Québec

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Le bonheur est dans l'action

Vous vous dites heureux? Ce n'est pas un indicateur fiable d'une vie réussie. «Le vrai bonheur réside dans une vie bien vécue. Une vie qui a un impact sur soi et sur autrui», tranche au bout du fil le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi (prononcez chique-sainte-mihaï). «Vivre ainsi, ça s'apprend. C'est l'objectif de mon livre Mieux vivre en maîtrisant votre énergie psychique (Robert Laffont).»

Mieux vivre traite de bonheur. Non pas de la béatitude instantanée moussée par la psycho pop, mais d'un bonheur de fond, durable. Ce bonheur-là a toutefois un prix, nous prévient l'auteur. À moins de secouer notre apathie naturelle pour investir notre temps (si précieux) et notre attention (si dispersée) dans des activités qui en valent la peine et nous font réellement vibrer, on passe carrément à côté de notre existence. On veut être heureux? Alors go! à nous de jouer!

Le message fait un malheur. Mieux vivre s'inscrit en effet dans la foulée du best-seller Flow -The Psychology of Optimal Experience (Vivre- La psychologie du bonheur), ouvrage de fond traduit depuis en 16 langues! Pourquoi cette suite? «Après la parution de Vivre, plusieurs personnes m'ont suggéré d'écrire sur le même thème, mais de façon plus concise et concrète, raconte le psychologue d'origine hongroise. Mieux vivre est la réponse à cette demande.»Tout est dans le flux

L'auteur nous remet en mémoire sa fascinante théorie du «flux»: qui vit le flux touche au bonheur. Mais qu'est-ce que le flux? Un moment de grâce. L'instant magique où on a la certitude de donner le meilleur de soi-même. Où on ne se pose plus de questions, où on fait corps avec la vie. Les artistes parlent d'exaltation créative, les mystiques d'extase, Mihaly Csikszentmihalyi parle d'expérience-flux. «Dans ces moments bénis, tout semble couler de source.»La meilleure façon de ne pas vivre en vain, c'est de chercher à recréer le plus souvent possible cet état.

Où se cache le flux? Partout. Dans le jardinage, l'écriture d'un roman, l'escalade d'une montagne ou la programmation d'un ordinateur. Ce qui compte, c'est que l'activité qui nous occupe comporte un défi, et que ce défi soit à notre goût et à la hauteur de nos aptitudes. Ni plus, ni moins. «La tâche est trop ardue? Vous serez contrarié, soucieux et finalement angoissé, explique le spécialiste. Le défi n'est pas à votre mesure? Vous vous ennuierez très vite.» Lorsqu'on expérimente le flux, rappelle-t-il, on est si concentré qu'on perd la notion du temps. Et de soi. «On ne pense même pas à se demander si on est heureux. On "est". Point.»

Pour élaborer sa thèse, l'expert a mis au point une méthode originale. Des milliers de cobayes ont accepté de porter un téléavertisseur sur eux durant plusieurs jours. À l'instant où la sonnerie se déclenchait, chacun devait noter où il se trouvait, ce qu'il faisait et à quoi il pensait, en plus d'évaluer certains paramètres (degré de bonheur ressenti, concentration, motivation...) sur une échelle graduée. Le chercheur a ainsi pu constituer une solide banque de données. Quel que soit le groupe d'âge ou le pays, les résultats sont stables: environ 20 % des individus expérimentent le flux plusieurs fois par jour et 15 % semblent ne jamais le ressentir. Entre ces extrêmes, la majorité vit le flux de temps en temps.Fuir l'oisiveté et la solitude

Si vous rêvez de farniente perpétuel, vous faites fausse route sur la voie de la félicité. «Nous en sommes venus à considérer le travail comme un mal nécessaire et l'absence d'activité comme la voie royale vers le bonheur.

Mes recherches démontrent le contraire: quand les gens sont oisifs, ils sont loin de se dire aussi heureux qu'on l'imaginerait.» Beaucoup de gens vivraient même plus souvent le flux au travail que partout ailleurs. «Parce que le degré de concentration y est souvent intense, et les défis à relever, clairs. Et, avec un peu de chance, le défi correspond à nos capacités.»

Autre constat: la solitude ne serait pas une situation particulièrement propice au bonheur. Pour les artistes, les scientifiques ou pour ceux qui ont un violon d'Ingres passionnant, elle peut être un plaisir ou une nécessité. Mais pour le commun des mortels, la solitude représente un piège à éviter. «En général, les gens dépriment quand ils sont seuls, rapporte Mihaly Csikszentmihalyi. C'est normal. Quand nous sommes seuls, aucune sollicitation externe n'oblige notre esprit à se centrer. À moins de maîtriser parfaitement les mécanismes de la réflexion, nous risquons fort de nous perdre dans un chaos mental.» En fait, l'idéal est de trouver le juste milieu entre «vivre collé aux autres et complètement isolé».

Mais seul ou avec autrui, la même règle est de mise: on doit viser à structurer sa pensée pour s'égarer le moins possible dans des broutilles. Plus facile à dire qu'à faire... Pour nous aider, le spécialiste conseille de se fixer des buts. «Non parce que la réalisation de ces buts est importante en soi, mais parce que sans but, il est difficile de rassembler ses énergies.» Affirmation qui rejoint une certaine philosophie orientale: le bonheur ne vient pas de l'atteinte de la destination, mais du chemin que nous parcourons.Comment être heureux?

La théorie de Mihaly Csikszentmihalyi du bonheur possible par le flux est fort séduisante. Mais, il en convient lui-même, la mettre en pratique ne va pas sans effort. «Le flux n'a rien à voir avec l'expression "se laisser porter par le courant". Je propose l'opposé! indique-t-il en riant. Pour bien vivre, il faut être à l'affût, en éveil, avec la volonté constante d'aller plus loin, d'élargir ses horizons. La passivité n'est pas au programme. Personne n'a trouvé le flux en regardant la télévision, à ce que je sache!»

Pour nous aider à faire le premier pas, il propose une méthode en deux points.
  • 1) Prendre l'habitude de tout faire avec compétence et concentration. Tout. «Même tondre le gazon ou passer l'aspirateur peut être enrichissant si on s'y applique comme si on exécutait une œuvre d'art.»
  • 2) Détourner chaque jour un peu d'énergie psychique des occupations qui nous déplaisent ou des loisirs passifs au profit de nouvelles activités ou de choses qui nous plaisent, mais que nous ne trouvons jamais le temps de faire. Une autre suggestion qui vaut, celle-là, à chaque minute de notre vie: développons notre curiosité! Pour le plaisir de connaître, d'apprendre, de découvrir ce qu'on ne sait pas encore. Même si ces connaissances ne peuvent être inscrites dans la colonne «profits immédiats» du grand livre de notre existence. «Sans intérêt désintéressé, il n'y a pas de place pour la nouveauté, l'émerveillement, la surprise. Sans intérêt désintéressé, la vie est inintéressante.»

    Et puisque le boulot gobe une bonne part de notre vie, le psychologue nous suggère aussi des clés spécifiques pour y vivre davantage le flux -particulièrement si on considère son travail comme routinier. «D'abord, essayez de mettre le doigt sur ce qui vous irrite dans votre travail, et tentez de comprendre pourquoi. Ensuite, ne soyez pas passif: il n'y a jamais une seule et unique façon d'exécuter une tâche. Essayez-en d'autres, cherchez à trouver la meilleure. Trop souvent, on abdique parce qu'on s'imagine que ce qui se passe est inévitable. C'est faux. On peut modifier le cours des choses.»

    Encore faut-il en avoir le désir... Certains d'entre nous vivent une vie de grisaille, mais, étrangement, ne s'en portent pas plus mal pour autant. Le chercheur a ainsi rencontré durant ses enquêtes plusieurs personnes qui se disaient heureuses même si elles n'aimaient pas leur travail, si leur vie de famille était inexistante et si elles passaient leurs temps libres à accomplir des choses totalement dénuées d'intérêt pour elles. Tant mieux pour ces gens, non? «Pas du tout! rétorque Mihaly Csikszentmihalyi. Ils gaspillent leur vie. Le but de l'existence n'est pas d'être béatement heureux, mais de réaliser son plein potentiel.» Et si, en prime, on contribue au mieux-être de la société, on s'en portera encore mieux! L'auteur est catégorique: ceux qui disent se sentir le plus motivés et fiers d'eux-mêmes sont aussi ceux qui semblent le plus se soucier de contribuer à la construction d'un monde meilleur. «Nos résultats le prouvent: en améliorant l'univers autour de soi, on améliore son propre niveau de bonheur. Ne me demandez pas de vous expliquer pourquoi, je l'ignore. Mais franchement, je trouve que c'est un constat intéressant.» Effectivement.


    Article publié originalement dans le magazine ELLE QUÉBEC

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