Psycho

Comment survivre dans un monde d’extravertis?

Agathe BB Auteur : Elle Québec Crédits : Agathe BB

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Comment survivre dans un monde d’extravertis?

Je suis une introvertie. Chaque fois que je fais ce genre de déclaration, je suscite l'étonnement. Il faut dire que j'ai beaucoup d'amis. Je refuse rarement les invitations, et mon agenda se retrouve souvent bien rempli. De plus, je ne crains pas d'exprimer mon opinion et même de prendre part à des discussions animées.

Et pourtant... Il n'est pas rare que je sois prise de vertiges lorsque je suis en présence de gens que je ne connais pas. Au moment de prendre la parole en public, il arrive que les idées se bousculent dans ma tête et que je me mette à bafouiller. Et je suis parfois si absorbée par mes pensées que j'en oublie ce qui se passe autour de moi.

À vrai dire, j'ai lutté toute ma vie contre ma nature profonde, allant jusqu'à m'infliger quelques tortures - quelle idée j'ai eue de joindre l'équipe d'improvisation de mon école secondaire! Tout ça, pour avoir l'air de quelqu'un d'à peu près «normal»...

Car, soyons honnêtes, nous vouons un tel culte aux personnalités exubérantes que celles qui sont plus discrètes sont presque considérées comme suspectes... Si bien que de nombreux introvertis - qui formeraient de 30% à 50% de la population - en viennent, comme moi, à modifier leur tempérament. C'est du moins ce qu'avance l'Américaine Susan Cain dans son essai Quiet: the Power of Introverts in a World That Can't Stop Talking. Cette introvertie, qui a appris à s'extraire de sa carapace pour exercer son métier d'avocate, y fait un véritable plaidoyer contre ce qu'elle nomme «l'idéal d'extraversion».

«De nos jours, on a de meilleures chances de réussir dans la vie si on est charismatique pendant un entretien d'embauche, si on parvient à charmer nos collègues, si on est capable de vendre nos idées au cours d'une réunion... C'est comme si la société misait plus sur la personnalité des gens que sur leurs habiletés», fait observer Susan Cain.

Allergique aux stimulus

Contrairement à moi, ma collègue Véronique est une introvertie assumée. Elle n'a jamais essayé de changer son côté rat de bibliothèque, bien qu'elle ait grandi entourée de deux soeurs et d'un frère aux personnalités flamboyantes. «Toute ma vie, je me suis sentie comme une extraterrestre! Lance-t- elle en riant. En même temps, je trouvais ça cool d'être différente... J'ai toujours été très indépendante d'esprit.»

Avec son sens de l'autodérision bien affûté, cette brunette de 30 ans me raconte qu'elle a choisi le métier de journaliste parce qu'elle s'imaginait passer ses journées à écrire en «linge mou» dans son nid douillet, en compagnie de ses deux chats. Certainement pas dans une salle de rédaction entourée de collègues plus bavardes les unes que les autres, où retentissent constamment les sonneries de cellulaires. «Mon boulot est plus difficile maintenant que nos bureaux sont à aire ouverte», me confie Véronique. Elle se réjouit toutefois de pouvoir travailler chez elle à l'occasion et, le reste du temps, elle essaie tant bien que mal de se concentrer en gardant des écouteurs vissés à ses oreilles.

Si ma collègue a besoin de sa bulle, ce n'est pas qu'elle soit timide ou antisociale. Selon la psychanalyste américaine Marti Olsen Laney, auteure d'Introverti et heureux, ce ne sont pas les aptitudes sociales qui différencient l'introversion de l'extraversion, mais plutôt la manière dont chaque tempérament réagit aux stimulus. Alors que les extravertis puisent leur énergie dans l'action et le contact avec les autres, les introvertis ont besoin de se retrouver seuls pour recharger leurs batteries. «Ils souffrent vite d'un excès de stimulation et éprouvent facilement un sentiment de tropplein. Cela se manifeste soit par l'anxiété, soit par la torpeur », explique-t-elle dans son essai. En d'autres mots, leur forte réactivité aux stimulus fait en sorte qu'ils se sentent submergés lorsqu'ils sont dans un environnement bruyant ou effervescent.

Le hic, selon Susan Cain, c'est que la tendance actuelle est de favoriser la communication à tout prix. On observe ce phénomène dans les milieux de travail, où les espaces ouverts et les réunions à la file sont devenus la norme, mais aussi dans les écoles, où on incite de plus en plus les enfants à travailler en équipe. Après la publication de son essai Quiet, l'avocate a d'ailleurs reçu des centaines de lettres de lecteurs à ce sujet. Les gens lui confiaient à quel point ils devaient renoncer à être réellement eux-mêmes et faire des efforts pour se conformer à leur environnement.

Un sentiment d'inaptitude

Josée, une Franco-Ontarienne dans la quarantaine, se souvient encore des fêtes familiales de son enfance, qui réunissaient une centaine de personnes. «Tout le monde avait du fun, sauf moi. Je me sentais perdue. J'avais le sentiment que je n'étais pas normale», raconte-t-elle.

Aujourd'hui encore, cette amoureuse des mots, qui travaille à la maison comme traductrice, rédactrice et réviseure, se sent comme un poisson hors de l'eau lorsqu'elle évolue en société. Il y a quelques années, elle s'est toutefois forcée à participer à des soirées de réseautage afin de tisser de nouvelles relations d'affaires. «Je m'obligeais à y aller mais, honnêtement, je détestais ça. Ça me démoralisait de devoir jouer un rôle et de savoir que j'aurais moins de succès que mes collègues qui ont plus de facilité à se vendre. La qualité de mon travail n'a pourtant rien à voir avec ma capacité à faire du small talk

Josée se rappelle entre autres à quel point il lui était difficile de prendre part aux discussions, soit parce qu'on ne lui en laissait pas la chance, soit parce qu'elle n'arrivait simplement pas à trouver les mots pour s'exprimer. «Les introvertis ont besoin de temps pour réfléchir. Ils sont incapables de spontanéité, à moins qu'il s'agisse d'un sujet qu'ils connaissent parfaitement», affirme Marti Olsen Laney. Selon la psychanalyste, ce phénomène s'explique en partie par le fait qu'ils utilisent davantage leur mémoire à long terme pour communiquer, ce qui prend plus de temps, surtout s'ils sont anxieux. Pour cette raison, ils sont parfois perçus comme étant lents, voire moins intelligents, en comparaison des gens plus expansifs qui parviennent facilement à captiver leur auditoire, même si leurs propos sont superficiels.

Celui qui parle le plus fort

Il y a quelques mois, ma collègue Véronique se faisait une joie de passer une fin de semaine tranquille au chalet avec des amis. L'un d'entre eux s'est toutefois mis en tête que tous devaient participer à une activité sportive. «Pourtant, il sait que je déteste le sport! lance-t-elle. Quand j'invite des gens chez moi, je ne les force pas à lire un livre ou à regarder un film, bien qu'il s'agisse de mes passetemps préférés!»

Tout comme Véronique, Susan Cain croit que le monde devrait cesser de tourner autour du nombril des extravertis. «La société ne peut être organisée uniquement en fonction de l'énergie d'une partie de sa population! dit-elle exaspérée. Êtes-vous plus de type extraverti ou introverti? Pour le savoir, faites le test sur ellequebec.com/magazine. C'est merveilleux que des gens parviennent à développer de nouvelles compétences pour s'adapter à l'idéal d'extraversion. Mais s'ils ne tiennent pas compte de leur nature profonde, ils risquent de s'épuiser physiquement et émotivement.»

Pire encore. L'essayiste croit qu'il y a un vrai danger à ce qu'on laisse toute la place à ceux et celles qui parlent le plus fort. La raison? Contrairement aux introvertis, qui ont le tournis lorsqu'ils sont trop stimulés, les extravertis sont avides de sensations fortes. «Ils sont plus enclins à passer à l'action, à aimer les défis et le risque, concède l'avocate. Par contre, ils ne perçoivent pas toujours les signes de danger et sont ainsi plus susceptibles d'accumuler des dettes financières, d'être corrompus ou infidèles...» Dans son essai Quiet, Susan Cain fait d'ailleurs un lien étonnant entre la crise économique actuelle et la survalorisation des extravertis. Selon elle, ces derniers ont envahi Wall Street et ont pris des risques inconsidérés qui ont causé les débâcles des dernières années...

La psychothérapeute mexicaine Marina Casteñeda s'inquiète également des dérives de notre société, qui cultive des valeurs extraverties. «Contrairement au 19e siècle, où il était considéré de mauvais goût de parler de soi, il existe aujourd'hui un impératif absolu à se raconter et même à dire tout ce qui nous passe par la tête, sans prendre le temps de réfléchir. La démocratie, c'est le droit de chacun d'être entendu... Mais les gens semblent désormais trop occupés à exprimer leurs idées pour prendre le temps d'entendre les autres», déplore-t-elle. Dans son récent et fort intéressant essai Écouter, elle explique qu'il importe de réapprendre à user d'écoute, une faculté humaine fondamentale.

Susan Cain est aussi d'avis qu'il faut réhabiliter des valeurs propres aux gens plus discrets, comme la prudence et la réflexion. «Les introvertis et les extravertis sont des tempéraments complémentaires», rappelle-t-elle. Et ce n'est qu'en bénéficiant des richesses de chacun qu'on pourra construire un monde meilleur.

Êtes-vous plus de type extraverti ou introverti? Pour le savoir, faites le test!

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