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Automutilation: quand se faire mal fait du bien

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Automutilation: quand se faire mal fait du bien

Impossible de ne pas remarquer les lignes blanches irrégulières qui strient l'avant-bras droit de Sarah. Ce sont les cicatrices d'un lourd passé. Élevée par une mère très stricte et abusée sexuellement par son beau-père, elle avait l'habitude, lorsqu'elle était adolescente, de s'enfermer dans la salle de bain familiale pour s'entailler le bras à coups d'Exacto. «C'est difficile à comprendre, mais j'aimais mieux avoir mal physiquement que psychologiquement. Me couper me soulageait, me libérait», raconte Sarah, aujourd'hui âgée de 26 ans.

Comportement troublant, voire horrifiant, l'automutilation est une pratique qui est loin d'être marginale. On estime qu'un jeune sur cinq se coupe, se brûle, se griffe ou se frappe et que, dans 25 % des cas, ces automutilations commencent avant l'âge de 12 ans. Selon une étude de l'Institut canadien d'information sur la santé, 2500 jeunes de 10 à 17 ans ont été hospitalisés au Canada entre 2013 et 2014 en raison d'une blessure qu'ils s'étaient infligée. De ce nombre, 80 % sont des filles, un pourcentage qui a bondi de 90 % en cinq ans, ce qui ne veut pas dire que les filles sont plus sujettes à s'automutiler que les garçons: comme elles cherchent davantage à être aidées pour rompre cette habitude destructrice, elles apparaissent en plus grand nombre dans les statistiques.

L'automutilation est à ce point répandue que les experts n'hésitent pas à parler de contagion. «Rares sont les jeunes qui n'en ont pas entendu parler ou qui ne l'ont pas essayée par curiosité», observe Tania St-Laurent Boucher, formatrice et intervenante chez Tel-jeunes. Nancy Heath, professeure à l'Université McGill et sommité en matière d'automutilation, croit aussi que ce phénomène est devenu presque banal pour les jeunes. «Une intervenante en milieu scolaire m'a contactée récemment après avoir donné une formation sur les façons de mieux gérer son stress, raconte-t-elle. Pendant la rencontre, une étudiante a révélé qu'elle se coupait pour mieux se concentrer pendant la période d'examens. Ce à quoi une autre étudiante a répliqué: "Moi aussi, je connais ce truc!"»

Une rage contre soi

Dans son ouvrage coup-de-poing, Voyage au bord du vide, la psychothérapeute belge Caroline Valentiny relate sa descente dans l'enfer de la dépression et de l'anorexie qui l'ont menée à s'automutiler. «J'éprouvais une telle rage contre moi-même, explique-t-elle par téléphone depuis son domicile de Liège. L'automutilation relevait d'une attaque contre ma personne, tout comme le fait de ne pas m'alimenter. En même temps, c'était une douleur simple à comprendre, contrairement à la souffrance mentale. Tout était mort en moi. En me coupant ou en me brûlant, je m'éveillais temporairement. J'aimais mieux ça que de ne rien sentir du tout.» Contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'automutilation n'est ni une tentative de suicide ni une façon d'attirer l'attention. C'est en fait l'expression d'une souffrance intérieure. «Les individus qui s'infligent des blessures peinent à réguler leurs émotions négatives, comme la colère, la tristesse, l'anxiété et la frustration, explique Nancy Heath. Cela devient si intolérable que seule la douleur physique parvient à les apaiser.» Voilà pourquoi ce comportement surgit surtout à l'adolescence, période où les émotions sont à fleur de peau.

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L'automutilation est aussi une pratique courante chez les personnes aux prises avec des troubles alimentaires, signale le Dr Jean Wilkins, qui travaille depuis plus de 40 ans avec de jeunes anorexiques au CHU Sainte-Justine. «Elles se punissent parce qu'elles reprennent du poids», dit-il. Ce médecin observe lui aussi une hausse des cas d'automutilation. «J'en vois tous les jours. Il arrive même que des patientes nous montrent leurs plaies encore vives.»

Selon Nancy Heath, les personnes qui s'automutilent et celles qui souffrent d'anorexie ont un point en commun: elles entretiennent un rapport conflictuel avec leur corps. «Ça ne signifie pas que tous ceux qui se blessent volontairement ont un trouble alimentaire, mais, dans un cas comme dans l'autre, ils considèrent leur corps comme un objet qui ne fait pas partie d'eux, qu'ils peuvent manipuler à leur guise. Pensez-y: ce n'est pas tout le monde qui est capable d'écraser une cigarette sur son bras...»

Un comportement addictif

Aussi surprenant que ça puisse paraître, les automutilations procurent un tel soulagement qu'elles entraînent une dépendance. C'est que, quand on s'inflige une blessure, notre corps sécrète des endorphines, une hormone qui soulage la douleur, accroît le plaisir et provoque une impression de bien-être - des sensations hautement recherchées par les adeptes de cette pratique.

Le potentiel addictif de l'automutilation demeure toutefois controversé au sein de la communauté scientifique. «C'est plus une habitude qu'une dépendance », pense la Dre Susan MacKenzie, psychiatre au Centre de toxicomanie et de santé mentale de Toronto.

Il est vrai qu'aucune recherche n'a encore prouvé hors de tout doute que les processus neurobiologiques déclenchés par l'automutilation créent une accoutumance. «Néanmoins, sur le plan psychologique, on peut vraiment devenir accro aux blessures auto-infligées, croit Nancy Heath. Des individus rapportent en avoir de plus en plus besoin pour se sentir mieux. Et le jour où se faire mal ne les calme plus, ils sont pris dans un engrenage qui les isole davantage; ils ont honte de leurs cicatrices et ne voient plus d'autre issue que la mort.» Un scénario qui n'est pas invraisemblable, puisque le fait de s'automutiler multiplie par sept les risques d'attenter à sa vie, selon une étude américaine publiée en 2012 dans le Journal of Consulting and Clinical Psychology.

Parents, soyez aux aguets!

Pour toutes ces raisons, Nancy Heath pense que l'automutilation ne devrait jamais être prise à la légère par les parents ni par les intervenants scolaires. «Ce n'est pas une phase que les ados ne font que traverser! s'exclame-t-elle. Le danger est réel.» Qui plus est, l'automutilation est parfois le symptôme d'autres problèmes, comme les troubles alimentaires, la dépression, l'abus de drogue, le trouble de la personnalité limite ou le fait d'avoir été agressé sexuellement.

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Cela dit, il n'est pas toujours aisé de repérer les jeunes qui s'automutilent. La plupart agissent dans le plus grand secret, savent dissimuler leurs cicatrices et se blessent généralement de façon superficielle afin de ne pas se retrouver à l'urgence. Tania St-Laurent Boucher recommande aux parents d'être attentifs aux moindres changements dans le quotidien de leur enfant: «Vit-il une rupture amoureuse? A-t-il des soucis à l'école? A-t-il des sautes d'humeur plus prononcées? A-t-il des plaies inexpliquées? Porte-t-il des vêtements longs même par temps chaud? Si oui, cela ne veut pas nécessairement dire qu'il s'automutile, mais c'est le signe qu'il faut demeurer à l'écoute.»

Que faire quand on découvre que la chair de sa chair s'écorche à vif?

Les spécialistes conseillent d'agir avec calme. «Juger ou punir son enfant ne ferait qu'exacerber la honte et la détresse qu'il éprouve», affirme la Dre MacKenzie.

À éviter: exiger qu'il arrête de se blesser sur-le-champ, demander à voir ses lésions et l'amener illico chez le médecin (à moins que sa vie ne soit en danger). «Notre jeune, qui souhaite avant tout être entendu, trouvera ces réactions très invasives, explique Nancy Heath. La meilleure chose à lui dire? "Je me fais du souci pour toi. Je ne comprends pas. Explique-moi ce qui ne va pas."» Sans le presser, on pourra lui suggérer de consulter un psychologue. «Il existe des thérapies efficaces, remarque Nancy Heath, mais, avant d'en arriver là, il faut faire preuve de patience et de sollicitude. C'est ainsi qu'on entame le processus menant à la guérison.»

Car oui, cesser de s'automutiler est possible. Caroline Valentiny y est arrivée à la suite d'un long séjour dans une clinique privée en Colombie-Britannique. Elle s'est réapproprié son corps grâce à des massages thérapeutiques et à des séances d'art-thérapie. «Ma souffrance, je l'ai dansée et chantée jusqu'à ce que je n'en aie plus peur», dit-elle. De son côté, Sarah a consulté un psychologue pendant deux ans et s'est lancée dans l'écriture d'un journal intime et d'un blogue. Aujourd'hui, ses cicatrices lui laissent des sentiments partagés. «Je n'en suis pas fière, déclare-t-elle. Mais ces marques me rappellent que j'ai réussi à m'en sortir.»

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