Psycho

Alerte aux narcissiques!

Agathe BB Auteur : Elle Québec Crédits : Agathe BB

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Alerte aux narcissiques!

Voici l'histoire de Louise. Une femme qui, un jour, a rencontré le gars le plus attachant qui soit: jeune, intelligent, empathique et, surtout, admiratif. Il s'extasiait devant elle comme s'il venait de rencontrer Aphrodite. Une Aphrodite qui élevait seule son fils de quatre ans. Une professionnelle lucide, qui réussissait sa vie sans compter sur qui que ce soit. Coup de foudre mutuel. N'empêche que Louise hésitait à s'engager. Lui la voulait à tout prix. Il était posté devant chez elle du matin au soir, lui offrait des fleurs et des cadeaux... et passait de longues nuits à tenter de la persuader qu'il l'aimait, la comprenait plus que quiconque. Qu'il ferait tout pour elle. Qu'il adorait son fils et voulait l'adopter. Malgré la petite voix qui lui murmurait que c'était trop beau, Louise a fini par succomber. En moins de deux mois, l'homme s'est installé chez elle, disposant de sa vie - sa maison, sa voiture, son compte en banque, ses amis, sa famille, son fils - comme s'il s'agissait de la sienne.


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À peine un an plus tard, Louise a donné naissance à leur fils. C'est à ce moment-là que son chum a «pété une coche». Jaloux de ce bébé qui, disait-il, «prenait sa place», il est soudainement devenu autoritaire et critique. Il menaçait d'emmener «son» bébé chez sa mère, qu'il voyait chaque jour et avec qui il passait des heures au téléphone. Devant cette tension intenable, Louise a commencé à souffrir de maladies infectieuses, puis d'insomnies durant lesquelles elle se demandait comment sa merveilleuse histoire s'était ainsi transformée en cauchemar... Alors que les psys ne donnent jamais de tels conseils, le sien lui a dit sans hésiter: «Partez.» Elle a fui à l'autre bout du monde.

L'homme s'est alors révélé dans toute sa mesquinerie: il était menteur et pernicieux, «oubliant» de payer la pension de Louise ou de récupérer les deux garçons à l'aéroport. Il s'est mis à jouer avec eux comme un chat avec une balle, dénigrant sans cesse leur mère et n'hésitant pas à leur faire du mal pour que ça l'atteigne, elle. Louise a porté plainte mais, devant le juge, son ex est (presque) parvenu à se poser en victime, à faire croire qu'on lui avait volé sa progéniture. Le pire, c'est que, 15 ans plus tard, Louise se demande encore si, au fond, ce n'était pas elle, la «vraie méchante»...

Comme la majorité des manipulateurs qu'on appelle pervers narcissiques, l'ex de Louise n'a pas commis de délit criminel clair. Il existe d'ailleurs peu de recours juridiques contre les individus qui, tout en disant vouloir le bien d'une personne, la vampirisent progressivement.

 

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Dans son ouvrage Abus de faiblesse et autres manipulations, la psychiatre française Marie-France Hirigoyen dit que nous sommes tous manipulateurs à nos heures. Ce qui distingue les pervers narcissiques, c'est qu'ils trouvent enivrant d'asservir les autres. Quant aux victimes, ajoute-t-elle, elles perdent leur discernement, leurs valeurs, leurs besoins, leurs envies, ainsi que la possibilité de penser et d'agir librement, et elles se retrouvent dans une situation douloureuse et mauvaise pour elles. De l'extérieur, les autres s'en rendent compte avant elles.

 

Un véritable fléau

On a tous déjà entendu l'histoire de quelqu'un qui, comme Louise, a été victime d'un manipulateur. Alors qu'il y a 15 ans on voyait des maniacodépressifs partout, il semble que ce soit aujourd'hui les pervers narcissiques qui se multiplient à vue d'oeil. Est-ce une exagération?

Le psychologue québécois Hubert Van Gijseghem est catégorique: «Leur nombre est en constante augmentation. Ce n'est pas une prédiction pessimiste, c'est un fait.» Le spécialiste, qui étudie ce type de pathologies depuis 50 ans et qui est souvent appelé à témoigner auprès des tribunaux à titre d'expert psycholégal, constate que les personnalités narcissiques, qui étaient jadis l'exception, sont de plus en plus nombreuses.

 

 

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La profonde mutation du sens même des relations humaines serait à l'origine de ce fléau. Selon les anthropologues, c'est l'empathie et la compassion qui ont permis à l'humanité d'évoluer. En reconnaissant la souffrance d'autrui comme potentiellement sienne, on s'abstient de lui faire du mal. Ces valeurs, qui sont transmises par l'éducation et qui ont été le fondement de plusieurs religions, sont indispensables au bon fonctionnement de la vie en collectivité. Sans elles, ce serait la loi de la jungle. Ce qui alarme les spécialistes comme Marie-France Hirigoyen ou Hubert Van Gijseghem, c'est que les sociétés de consommation sont désormais basées non plus sur l'empathie et la compassion, mais sur l'égocentrisme et l'exploitation. À l'ère de l'individualisme, l'autre devient un moyen d'obtenir ce qu'on veut, un citron à presser jusqu'à la dernière goutte à son seul et unique profit.

 

Dans une entrevue qu'il a accordée à l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur, le criminologue et psychiatre français Dominique Barbier explique ce changement sociétal lourd de conséquences: «Nous sommes aujourd'hui dans la gestion de l'autre: on s'intéresse à l'autre non pas pour la personne qu'il est mais pour ce qu'il peut nous apporter. L'autre devient un instrument pour optimiser mes possibilités, mes convenances, mon bien-être. Les pervers narcissiques sont les exemples extrêmes de l'absence de compassion et de la marchandisation globale de l'existence.»

 

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C'est d'autant plus inquiétant que ces manipulateurs savent jouer la carte de la compassion pour tendre leurs filets. «C'est ça, l'arme fatale du narcissique, affirme le Dr Van Gijseghem. Il détecte intuitivement nos failles, mieux que nous-même, et s'y insinue. Il se rend indispensable, nous persuade qu'il est le seul à nous comprendre et que nous ne pouvons plus vivre sans lui. En vérité, le narcissique n'a aucune empathie. Il est au contraire calculateur, et cruel parce qu'indifférent à la souffrance de l'autre. Si sa proie lui échappe, il devient potentiellement dangereux.»

Selon la Dre Hirigoyen, les personnes âgées, les enfants du divorce et les gens seuls sont les principales victimes des narcissiques. Dans 9 cas sur 10, ce sont des femmes, précise le Dr Van Gijseghem. «Le coup de foudre, c'est toujours suspect. Les narcissiques nous tendent un miroir amélioré de nous-même... Les femmes devraient s'en méfier.»

 

Lorsque l'enfant-roi devient souverain

Mais enfin, on ne naît pas manipulateur! Alors, comment le devient-on? «Le pervers narcissique, c'est l'enfant-roi dont l'égo a été gonflé à la pompe à vélo!» répond le Dr Van Gijseghem. C'est celui qui se roule par terre entre les rayons du supermarché jusqu'à ce que ses parents cèdent devant ses exigences. Celui qui, n'ayant pas appris à accepter sa frustration, refuse de suivre les consignes à la maison comme à la garderie, puis à l'école, et qui dicte ses règles au lieu d'obéir à celles qui lui sont enseignées. C'est l'adolescent qui fait la loi dans sa famille et qui considère ses désirs comme des ordres. Les autres (ses parents, ses frères et soeurs, ses profs, ses amis, les institutions) ne sont pas des interlocuteurs à ses yeux, encore moins des autorités, mais des objets. En bon prestidigitateur, il manipule tout le monde pour parvenir à ses fins, comme il a appris à le faire depuis l'enfance.

«Valoriser l'enfant, le laisser s'exprimer, stimuler son goût pour le challenge, c'est lui donner une estime de soi positive, explique le Dr Van Gijseghem. Cependant, si on ne le critique jamais, si on ne le punit pas et si on s'extasie devant tout ce qu'il fait comme s'il s'agissait d'une oeuvre d'art, ça dégénère. Les parents doivent imposer des limites en disant: "Reste à ta place, c'est moi qui décide des règles et, quand tu seras grand, ce sera ton tour." S'il ne le fait pas, la distance saine et indispensable entre l'enfant et l'adulte disparaît.» Le spécialiste ajoute que, une fois grand, l'enfant s'imposera encore moins de limites dans ses relations avec son entourage, au bureau comme dans sa vie amicale, intime et familiale.

Tout cela est vrai, mais il serait trop facile de mettre seulement les parents au banc des accusés: «C'est plutôt la société entière qui est laxiste par rapport aux personnalités narcissiques et aux comportements abusifs, poursuit le psychologue. Pis encore, elle nous encourage, par l'intermédiaire des médias sociaux ou des téléréalités, à acquérir un égo surdimensionné. Le modèle qui est présentement valorisé, c'est le winner, le beau, le musclé, l'arrogant et le riche, celui qui brandit sa pancarte I am the best

De toute évidence, les pervers narcissiques se multiplient dans un terreau fertile. Alors, comment se prémunir contre eux? Puisqu'il n'existe pas de cure contre cette pathologie, le mieux est encore de suivre le conseil de la psy de Louise: fuir.

 

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