C'est mon histoire

C'est mon histoire: «Un rituel vaudou a changé ma vie»

C'est mon histoire: «Un rituel vaudou a changé ma vie»

  Photographe : Davor Nikolić

C'est mon histoire

C'est mon histoire: «Un rituel vaudou a changé ma vie»

Près de 20 ans après avoir quitté Haïti, son pays natal, Clara fait un retour aux sources pour participer à une cérémonie spirituelle qui changera sa vie.

Je suis originaire d’Haïti. C’est dans ce beau pays que j’ai grandi et vécu jusqu’à mon départ pour l’Europe, à l’âge de 18 ans. Née d’une mère québécoise et d’un père haïtien, je n’ai jamais vraiment cru au vaudou. Il ne fait pas vraiment partie de la culture des métisses, comme moi. Je n’ai d’ailleurs jamais été particulièrement spirituelle et je me considère comme athée. Mais il y a quelques mois, à bout de souffle et de ressources, dans un dernier effort pour retrouver le bonheur qui semblait m’avoir abandonnée pour de bon, je suis rentrée dans mon pays natal et je me suis aventurée au plus profond des campagnes, laissant derrière toutes mes idées préconçues, pour participer à une cérémonie vaudoue. Et ma vie en a été complètement transformée. 

Il y a 10 ans, j’ai quitté l’Europe pour m’installer au Québec. C’est un endroit que j’adore, mais je n’y ai jamais été vraiment heureuse. Bien que je sois de nature énergique et positive, j’ai longtemps eu l’impression que la malchance me suivait partout. Au fil des restructurations, des suppressions de postes et des patrons qui me détestaient sans raison apparente, j’ai perdu quatre emplois en quatre ans. Mes finances étaient désastreuses. Mon mariage s’est écroulé, ma relation avec mon nouveau copain s’envenimait, ma vie professionnelle frôlait la catastrophe... Malgré mes efforts pour remonter la pente, tout allait mal dans ma vie. Je me sentais lourde, déprimée, comme prisonnière d’un nuage gris qui refusait de se dissiper. Puis un jour, une amie – une fille pourtant très cartésienne – m’a fait une réflexion étonnante: «Je ne comprends pas ce qui t’arrive. On dirait que le mauvais sort s’acharne sur toi.» J’ai alors repensé à mon pays natal, à tout le pan spirituel de sa culture, que j’avais toujours côtoyé sans jamais réellement le connaître. Le vaudou, pour moi, était quelque chose de mystérieux. Mon entourage et ma famille, qui sont très religieux, en avaient peur. Mais j’étais désespérée et à court de ressources. Peu de temps après, je m’envolais vers Haïti avec mon copain.

Arrivés là-bas, nous avons passé quelques jours en ville avant de nous rendre dans un petit village non loin de Jacmel, où j’avais pris rendez-vous avec un hougan (prêtre vaudou, en créole). Il allait me donner un bin anti madichon suivi d’un bin chans, deux rituels ayant pour but de me libérer du mauvais sort et de  m’apporter la chance. Mon copain et moi nous sommes donc aventurés dans la campagne la plus profonde, loin de toute civilisation, dans un petit village où les maisons n’avaient pas d’adresse. Nous étions complètement hors de notre élément. Moi, une métisse expatriée; lui, un Gaspésien dépaysé. Le hougan nous avait donné rendez-vous à une intersection. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il avait le physique de l’emploi. Sa peau était très, très noire, et de nombreuses balafres zébraient ses joues. Sa femme, qui allait me donner le bin chans, avait un œil crevé et la peau sur les os. Ils nous ont guidés à travers les huttes du village jusqu’à leur maison, une minuscule cabane recouverte de paille, sans électricité. Nous avons parlé quelques minutes, je lui ai donné 100 $, comme convenu, et il m’a dit de revenir le voir le soir même avec une robe et une petite culotte neuves.

Quelques heures plus tard, nous étions de retour. «Déshabille-toi», m’a dit sa femme. Timidement, j’ai retiré tous mes vêtements sauf ma culotte. Elle s’est approchée de moi avec une bassine d’aluminium remplie d’eau où flottaient des feuilles. Durant plusieurs minutes, elle m’a baignée et frottée vigoureusement, de la tête aux pieds, pour me libérer des mauvais esprits (appelés madichon) avant le bin chans. Après le bain, elle m’a tendu une serviette et m’a dit d’enlever ma culotte. «Nous allons la brûler», m’a-t-elle dit. Puis, je l’ai suivie jusque dans une autre cabane pour le bin chans. En y mettant les pieds, j’ai failli m’évanouir. C’était une minuscule pièce éclairée à la chandelle, remplie de bocaux contenant des trucs étranges et de poupées vaudoues pleines d’épingles. Par terre, tracé dans le sable, se trouvait le vèvè d’Erzulie, déesse de l’amour, un magnifique symbole en forme de cœur sur lequel était déposée une chaise de paille. «Tiens-toi debout sur la chaise, m’a dit le hougan. Mon fils va réciter les incantations, et ensuite ma femme te bénira.» Nue, debout sur la chaise de paille, j’ai vu sa femme qui tenait entre ses mains une cuvette de métal contenant une eau huileuse et un peu beige au parfum étouffant. Son fils est sorti de la cabane, puis elle a frotté ma peau avec le liquide durant de longues minutes. Mon corps tout entier brûlait, l’odeur était intense. Je l’entendais murmurer des prières. «Tu vas voir, me disait-elle. Tu vas voir. Tout va bien aller maintenant.» Assis par terre, derrière moi, mon copain nous observait. Plus tard, il m’a avoué avoir été bouleversé par la scène, par l’énergie et l’infinie tendresse qui émanaient de la femme.

Après le rituel, j’ai enfilé ma robe et mon slip neufs, et nous sommes repartis. Le hougan, en me disant au revoir, m’a demandé de lui écrire pour lui donner de mes nouvelles.

Ce soir-là, dans une taverne remplie de musique et d’amis, j’ai dansé sans retenue, habitée par la richesse d’Haïti, sa culture et ses rythmes. Je me sentais complètement libre, en parfaite harmonie avec tout ce qui m’entourait.

La veille de mon départ vers Haïti, j’avais reçu un coup de fil concernant un emploi pour lequel j’avais postulé peu de temps auparavant. À mon retour au pays, j’ai été embauchée. Je n’ai jamais autant aimé un travail que celui que je fais aujourd’hui, mon amoureux et moi filons le parfait bonheur, et mes finances vont mieux. Je suis heureuse. Le rituel vaudou y est-il pour quelque chose? Peut-être. Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que ma vie a été transformée. Je suis de nouveau moi-même. Je me sens légère, comme si j’avais enfin déposé un sac rempli de pierres que je traînais depuis des années. Bien entendu, le vaudou n’a pas que du bon; toutes sortes de gens le pratiquent pour toutes sortes de raisons. Mais moi, grâce à lui, j’ai reconnecté avec mon pays natal, culturellement et spirituellement, et je suis plus fière que jamais d’être originaire de ce pays splendide, vivant et incompris abritant un peuple extraordinaire. Mon Haïti. 

 

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