C'est mon histoire

C’est mon histoire : « J’ai pardonné à mon père tyrannique »

Istock.com/Cristian Ardelean Photographe : Istock.com/Cristian Ardelean Auteur : Elle Québec

C'est mon histoire

C’est mon histoire : « J’ai pardonné à mon père tyrannique »

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu que mon père disparaisse de ma vie... et, dans mes moments les plus sombres, qu’il disparaisse tout court. Je sais, l’idée peut sembler sinistre à toutes celles qui ont eu la chance d’avoir un papa attentif et aimant. Mais ça n’a pas été mon cas.

Très tôt, cet homme a posé sur moi un regard méprisant, qui me laissait clairement entendre combien il était déçu de m’avoir, moi, comme fille. J’étais maigrichonne, maladroite, incapable de tenir sur des patins à roulettes, nulle en mathématiques et muette tant j’étais terrorisée à l’idée de dire une bêtise... Je n’étais rien de moins qu’une catastrophe sur deux pattes pour ce gars fonceur et flamboyant.

Tout lui servait de prétexte pour se mettre en colère: mes mauvais résultats scolaires, une compétition de natation ratée, ma maladresse à table... Il hurlait en me traitant de tous les noms devant ma mère, impuissante, et mon jeune frère, tremblant. Dans ses accès de rage, il me battait, avant de m’enfermer dans ma chambre pendant des heures.

Chaque fois, je me réfugiais dans la penderie en retenant mon envie de vomir. J’avais beau faire des efforts pour lui plaire, je ne trouvais jamais grâce à ses yeux. Le jour de mon 12e anniversaire, ma mère a organisé une fête. Il y avait des ballons, des torsades de papier coloré partout et un gros gâteau au chocolat qui trônait sur la table de la salle à manger.

Lire la suite: "J'ai fini par avoir honte d'exister"

Je sautais de joie à l’idée de voir mes petites amies. Mais voilà, mon père est rentré à la maison sur ces entrefaites. «C’est quoi, ce truc? Une fête pour ta fille, alors qu’elle n’est même pas foutue d’articuler une phrase complète?» a-t-il dit à ma mère, avant de m’assener une litanie d’insultes et de faire une scène que je n’oublierai jamais: furieux, il a lancé mon gâteau d’anniversaire contre le mur.

Puis, il s’est mis à courir après moi pour m’obliger à nettoyer le dégât. Terrifiée, je me suis exécutée, à genoux. La fête, elle, était finie avant même d’avoir commencé!
Mon cher papa m’a obligée à garder les mains collantes le reste de la journée, pour mieux me rappeler que je n’étais qu’une «vraie souillon».

Avec le temps, j’ai fini par avoir honte d’exister. Puis, ce sentiment s’est transformé en colère. Tout ce que je voulais, c’était fuir à jamais la demeure familiale et voir mon père crever dans un accident de voiture. Mes seuls moments de répit, je les dois à sa maîtresse, chez qui il passait plusieurs jours d’affilée, malgré les protestations de ma mère.

Et parlons-en, de ma mère! Je la revois encore, incapable de se défendre, incapable de défendre sa fille. Je la revois sous l’emprise totale de son mari, qu’elle aimait autant qu’elle le craignait. «Quelle mollesse! Une chose est certaine, je ne serai jamais comme elle!» pensais-je à l’adolescence.

Aujourd’hui, à 32 ans, je ne vois plus les choses de la même manière, et la vie m’a fait comprendre qu’elle était une victime autant que moi, en quelque sorte. Ça m’a permis d’avoir avec elle, à défaut de rapports très intimes, une relation plutôt neutre.

À 17 ans, je ne désirais qu’une chose: décamper, et vite! J’ai préparé mon coup en secret: j’allais cohabiter avec Nathalie, une copine plus âgée que moi. Je suis donc partie un matin d’août, à l’insu de mon père. Ma mère était en larmes, mais, en réalité, je pense qu’elle était soulagée que je quitte la maison, ne serait-ce que parce qu’elle allait être délestée du poids de sa culpabilité silencieuse. Quant à mon jeune frère, Philippe, je l’ai quitté le coeur serré, en lui promettant de lui donner très vite de mes nouvelles.Loin de cet enfer, je respirais enfin. J’ai découvert qu’on pouvait vivre autrement que dans le mépris et la fureur. J’avais hâte de retrouver Nathalie le soir et de partager des confidences et des fous rires avec elle. J’ai déniché un boulot de vendeuse dans un grand magasin, histoire de gagner des sous. Tant pis pour les études... Seul Philippe me manquait, même si on se rencontrait régulièrement en cachette.

Au cours des années suivantes, je n’ai pas adressé la parole à mon père et j’ai très peu parlé à ma mère. J’ai occupé un emploi après l’autre, j’ai déménagé plusieurs fois, j’ai même fait quelques rencontres amoureuses qui n’ont mené à rien. Comment pouvait-il en être autrement après l’enfance horrible que j’avais eue? C’est ce que ma thérapeute, que j’avais commencé à consulter à 20 ans, me laissait entendre.

Mes deux ans de thérapie intensive m’ont aidée à faire taire la voix de mon père dans ma tête. Oui, j’allais mieux qu’avant, mais il y avait toujours une partie de moi qui souffrait. J’ai donc passé des années grises, où rien ne m’intéressait vraiment... C’est un réflexe, m’expliquait ma psy, qu’ont parfois les victimes d’abus: sous le coup d’une émotion trop violente, elles se coupent de ce qu’elles ressentent.
 
J’en étais là, quasi anesthésiée, quand j’ai rencontré Éric, un collègue de travail, qui a véritablement changé mon existence, à l’aube de mes 23 ans. Si nous sommes ensemble aujourd’hui, c’est grâce à lui et à son immense patience. Il a su m’apprivoiser et rester près de moi, malgré ma peur. La preuve que l’amour, le vrai, est plus fort que tout! C’est à lui aussi que je dois mes «retrouvailles» avec mon père, quatre ans plus tard.Imaginez: un soir, mon frère m’a appelée pour m’annoncer que notre père était atteint d’un cancer du foie fulgurant et qu’il n’en avait que pour quelques semaines. La nouvelle m’a laissée totalement froide... en apparence du moins, car toute la nuit, j’ai éprouvé tour à tour la satisfaction de savoir qu’il souffrait enfin et, aussi incroyable que ça puisse paraître, la peine de le perdre à jamais. Éric, qui me connaît parfaitement, m’a suggéré d’aller à son chevet. «C’est hors de question!» ai-je répliqué sur le coup. Puis, l’idée a fait insidieusement son chemin. Cinq jours plus tard, je me suis retrouvée dans la chambre d’hôpital de mon père.

Dès la première seconde où j’ai aperçu cet homme, endormi dans son lit, le cauchemar de mon enfance m’est revenu en mémoire. Dans les moindres détails. Si bien que je suis sortie, après quelques minutes à peine, complètement dégoûtée. Éric m’a prise dans ses bras et apaisée. Le lendemain, il m’a encouragée à y retourner, pour braver mes pires démons. Je sentais qu’il avait raison et, en même temps, je lui en voulais de me pousser à affronter une telle épreuve. Je suis donc retournée voir mon père, le coeur au bord des lèvres. Je suis restée 10 minutes, sans vraiment parler. Les jours suivants, j’ai prolongé mes visites; j’étais parfois entourée de ma mère et de mon frère, parfois seule.

C’est à force d’observer cet homme amaigri, vulnérable et, pour la première fois, inoffensif que j’ai senti ma rancoeur se transformer lentement en compassion. Comment pouvais-je vouloir du mal à un être aussi affaibli, qui me tendait la main pour que je l’aide à se relever dans son lit ou à boire un verre d’eau à la paille? Puis, un soir, alors que nous étions seuls, j’ai réussi à lui dire ce que j’avais sur le coeur. Combien il m’avait fait souffrir, combien il m’avait humiliée. Ce n’est que le lendemain, entre deux divagations dues à la morphine, qu’il s’est mis à me parler. Sa voix était faible, mais il a tenu à me demander pardon pour tout le mal qu’il m’avait fait. J’ai recueilli chaque syllabe comme une pierre précieuse, en pleurant à chaudes larmes. Non, me déclarait-il, je n’étais pas l’enfant qu’il avait rêvé d’avoir – il voulait un garçon – mais, aujourd’hui, il était fier de moi, de la femme que j’étais devenue. «Je suis fier de toi!» Ces mots, je les avais attendus depuis que j’étais toute petite. Et voilà qu’il les prononçait, maintenant!
C’était si absurde.

Je l’ai accompagné jusqu’à son dernier souffle. Après quelques mois difficiles, j’ai réussi à faire le deuil du père que j’aurais aimé avoir pour enfin être en paix avec celui que j’ai eu. Je le dis sans culpabilité, son départ m’a libérée et rendue plus sereine devant l’avenir. Presque un an après son décès, j’ai épousé Éric. Cinq ans plus tard, il m’arrive encore de me demander s’il fallait que mon père disparaisse de ma vie pour que je puisse la vivre pleinement...


PROPOS RECUEILLIS PAR MANON CHEVALIER
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