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François Létourneau: la revanche d'un nerd

Il était destiné à une carrière universitaire, mais il a choisi le théâtre. Il est brillant, bollé même, selon ses copains, mais les personnages qu'il joue sont souvent des crétins. Son imaginaire est peuplé de putes et de marginaux, mais dans la vie, il n'y a pas plus straight que lui. Que le vrai François Létourneau se lève!

Par
Danielle Stanton
(3 personnes)
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François Létourneau: la revanche d'un <i>nerd</i>

«Les filles de mon âge qui ont peur de se dire féministes me choquent, lance François Létourneau, 32 ans.

C'est un manque total de respect envers la génération de ma mère qui a fait la révolution avec courage; ces filles-là doivent beaucoup à leurs aînées. Moi-même, d'ailleurs, je suis quasi féministe.»

Y a-t-il erreur sur la personne? Suis-je bien devant le coauteur de la série Les invincibles, ces quatre olibrius ascendant macho qui, voyant poindre la trentaine, décident de «dumper» leur blonde pour aller vivre une dernière fois leur vinaigrette de célibataires?

Même silhouette dégingandée, même regard lunatique cerclé de lunettes noires, même allure d'éternel adolescent: oui, c'est bien François Létourneau devant moi. Ou, si vous préférez, Pierre-Antoine Robitaille, le personnage qu'incarne l'auteur et acteur dans la déroutante série qui nous a fait à la fois rire et grincer des dents à l'automne 2005, et qui revient à l'antenne de Radio-Canada en janvier.

Le même individu... à deux détails près, cependant. De un, contrairement à son instable alter ego, François Létourneau est avec la même femme depuis 11 ans. De deux, il n'a rien de l'attitude toto du personnage, mais tout du jeune homme studieux, soucieux de bien répondre aux questions d'examen. Pardon, d'entrevue.


L'auteur et son double
Létourneau est aussi à mille lieues de l'invertébré Olivier, qu'il incarne dans Cheech, l'adaptation cinématographique de sa pièce Cheech ou Les hommes de Chrysler sont en ville (le film sorti en salle le 6 octobre 2006).

Six personnages y entrecroisent leur misère humaine l'espace d'une ahurissante journée. En fond de scène, le milieu trouble des agences d'escortes. Une histoire rugueuse à l'humour sombre et strident. Un choc.

Ses créations ne laissent aucun doute: Létourneau mène une double vie. Cet être éminemment straight semble cacher un bien mauvais garçon.

Il prend une gorgée de Coke diète. Repose son verre sur la table du resto. Et enchaîne à propos de la génération de pionnières à qui les filles d'aujourd'hui doivent beaucoup: «Je suis un enfant du féminisme. Donc, en tant que gars, c'est sûr que j'ai été marqué...»
Ah, nous y voilà enfin! On va pouvoir poser nos mille questions sur l'état du mâle québécois, sur l'héritage de Lise Payette et de son maudit Jean-Paul Belleau, le personnage des Dames de coeur dont nos Invincibles semblent descendre en droite ligne, et tout et tout.

«Je ne veux pas entrer dans ces territoires, coupe-t-il aussitôt. Ça ne m'intéresse pas. Les relations entre les hommes et les femmes ne vont pas si mal, et je me sens prêt à fonder une famille. L'identité actuelle des mâles québécois, je vais te dire, je m'en fous pas mal.»

Essayons une autre avenue. Les invincibles (comme les zoufs du film Horloge biologique, de son copain Ricardo Trogi) sont-ils la revanche des nerds qui ne pognaient pas au secondaire? «C'est Patrice (Robitaille) qui dit ça! Peut-être qu'il a raison... Peut-être y a-t-il en moi un ado en peine d'amour, mais je n'ai pas le goût d'aller au fond de ça non plus...»
Ne vous méprenez pas: François Létourneau est un garçon sympathique, pas chiant pour deux sous. Une combinaison d'intelligence, de gaucherie et d'humour doucement cynique qui rappelle quelqu'un. «Les films de Woody Allen ont été pour moi une révélation. Je me suis reconnu en lui et en sa vision de la vie», confirme-t-il.

Si le bon gars qu'il est oppose une fin de non-recevoir à toute tentative de décryptage du Homo quebecus, ce n'est ni par suffisance ni par caprice. C'est simplement qu'il en a assez. Assez qu'on s'obstine à parler des Invincibles en termes de «portée sociale», de «portrait navrant d'une génération de Québécois» ou autres analyses de la même eau.

«Si Jean-François Rivard, réalisateur et coauteur de la série, et moi avions imaginé quatre braqueurs de banque de 30 ans, dirait-on: “Tous les Québécois de 30 ans sont des braqueurs de banque”? C'est exactement pareil.» Le pacte des Invincibles est ridicule, soit. Les personnages sont immatures, d'accord. «Mais ils font ce dont bien des gens rêvent secrètement, affirme Létourneau: tout laisser tomber pour aller voir ailleurs s'ils y sont. Même des gens de 60 ans m'ont dit s'identifier à eux.»

«Écrire pour passer des messages, je ne crois pas à ça, poursuit-il. Je suis un auteur: mon métier est de raconter de bonnes histoires. C'est tout.» Pause. «Je suis aussi un gars timide qui essaie toujours de ne pas trop déranger. En inventant, je fais probablement sortir le méchant qui est en moi.»

Photo: Carl Lessard

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