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Que penser du scandale Jian Ghomeshi? Partie 1

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Que penser du scandale Jian Ghomeshi? Partie 1

[caption id="attachment_16588" align="aligncenter" width="450"] Photo: George Pimentel/Getty Images Photo: George Pimentel/Getty Images[/caption] Depuis hier, les détails entourant le licenciement de Jian Ghomeshi, l’animateur-vedette de la CBC, font surface. Et ils sont de plus en plus troublants. Hier, quand le scandale entourant le licenciement de Jian Ghomeshi a éclaté au grand jour, j’ai été bouleversée. Pour des raisons totalement subjectives, je l’avoue: j’écoutais l’émission de Jian tous les matins en promenant mon chien, et j’adorais sa sensibilité, son écoute, sa rigueur intellectuelle. J’étais une mégafan de ses entrevues: cet homme possède l’art d’écouter – vraiment écouter – son interlocuteur, avec empathie mais sans complaisance. Quelques-uns de ses entretiens sont des morceaux d’anthologie pour moi. Sa conversation avec Mandy Patinkin, notamment, était lumineuse, intelligente et d’une grande humanité. Et puis, bien sûr, il y avait le fait que sa voix ressemblait à du velours chaud dans mon oreille. Enveloppante, grave, profondément sexy. (Ah, les choses qui nous passent par la tête le matin, en promenant notre chien!) Un autre aspect que j’ai toujours aimé chez cet homme, c’est son féminisme. Oui, Jian Ghomeshi est féministe; sa grande sensibilité pour les causes touchant les femmes, sa volonté de s’attaquer aux raccourcis de la culture pop en témoignent. C’était passionnant de l’entendre disséquer les pubs, les émissions de télé et les magazines pour débusquer leur sexisme caché. Ici au Québec, aucun homme de radio ne s’intéresse autant aux questions de genre. (J’exclus ici évidemment l’émission de Catherine Perrin, qui s’y attaque régulièrement... et qui n’est pas un homme.) Ça, c'est pour l'image publique de cet homme, auparavant si estimé. Car tout ça est bien beau, bien sûr, mais s’il devait s’avérer que Jian Ghomeshi a fait preuve d’un comportement abusif envers des femmes, ça ne vaudrait rien. Or, pour le moment, on n’a aucune preuve de quoi que ce soit. N’empêche, Twitter se déchaîne déjà. «En gros, la CBC a viré Jian Ghomeshi parce que c’est un pervers, écrivait une dame. Pour une fois, je suis d’accord!» Pardon? Depuis quand vire-t-on les gens à cause de ce qu’ils font en privé, dans leur chambre à coucher? En lisant ça, je me suis dit «ouille». Le risque de dérapage est énorme… Et ça me rappelle une troublante histoire que j’ai entendue dans l’émission de radio This American Life. Dans cet épisode, un homme qui habitait dans un village de quelques 600 âmes a été traîné dans la boue sur un site web par des commentateurs anonymes, qui l’ont accusé d’être un pervers, un pédophile, un violeur. Aucune preuve n’était avancée, mais la campagne de salissage était si bien orchestrée qu’en quelques mois, il était devenu persona non grata dans sa communauté. Il a perdu son travail. Ses amis. La confiance de tous ceux qui l’entouraient. À tel point qu’il s’est résolu à déménager. Alors il a contre-attaqué, avec l’aide d’un avocat. Au fil du temps et des procédures, il a découvert qu’une seule personne était derrière tous ces commentaires anonymes: une femme qui l’avait brièvement côtoyé au travail, et qui avait décidé qu’elle le détestait à tout jamais. «Je n’aimais pas la façon dont il regardait les filles, a-t-elle expliqué à la journaliste de This American Life. C’était si pervers, si lubrique…» Elle a donc inventé mille et une horribles rumeurs sur lui, qui ont fini par ruiner sa vie. Poursuivie en justice, elle a été condamnée à verser près d’un demi-million de dollars en dommages et intérêts à sa victime. Une dette dont elle ne s’est jamais acquittée. Je ne sais pas si Jian Ghomeshi est lui aussi victime d’une campagne de salissage orchestrée par une de ses ex. Il soutient que oui. Les prochains jours nous le diront. Ce que je sais, par contre, c’est que nous sommes très prompts à juger. Que même si on ne connaît pas les dessous de cette histoire, la tentation est très forte de laisser parler la part un peu puritaine, un peu choquée en nous. Cette part qui nous chuchote doucement à l’oreille: «Que ce soit vrai ou pas vrai, qu’il ait fait preuve d’une violence non consensuelle ou pas, c’est un peu moche de coucher avec des tas de filles qui ont 20 ans de moins que lui… Et c’est quand même pas sain, cette histoire de BDSM…» Il faudra faire très, très attention à cette petite voix-là. Je la crois dangereuse. Parce qu’elle nous suggère de nous baser sur nos propres codes moraux à nous, et de juger en fonction de ce que nous-mêmes trouverions acceptable ou pas. Elle nous suggère, surtout, de condamner un homme parce que nous désapprouvons ses goûts au lit. J’espère que nous réussirons à la museler, du moins en attendant de voir les dessous (en cuir?) de cette histoire. Et s'il devait s'avérer que les accusations contre l'animateur sont fondées... Eh bien, il faudra réfléchir sérieusement à notre culte de la célébrité et à cette illusion que nous procurent la radio, la télé, le journal, Twitter, Facebook et mille autre médias, de véritablement connaître quelqu'un. C'est intime, un média. Ça peut composer la bande sonore de notre quotidien, nous accompagner au lever ou au coucher, rythmer nos repas et nos moments de détente. De là à penser qu'on connaît vraiment quelqu'un dont la voix fait si intimement partie de notre vie, il n'y a qu'un pas. Et ce pas-là est tout aussi dangereux que la petite voix doucereuse qui nous chuchote que quelqu'un qui s'adonne au BDSM n'est forcément pas tout à fait normal...
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