Société
18 nov. 2013

La charte

Par sandraabirashed
Elle Québec
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18 nov. 2013

La charte

Par sandraabirashed

sandra abi-rashed

La différence, je connais. C’est ce qui m’a accompagnée presque toute mon enfance parce que j’avais un visage et un nom différents des autres. Jeune fille, je n’ai jamais vraiment compris pourquoi cette différence a entraîné la méconnaissance. Ce que je sais , par contre, c’est que cette période a eu une influence importante sur ma perception des gens, surtout des gens qui ont l’air différents. Peut-être est-ce pour cela que le débat sur la charte, et plus précisément, le voile me touche autant. Fille d’un père libanais et d’une mère philippine, j’ai grandi entourée de statuettes de Néfertiti, de papyrus encadrés, de lampes coquillages et de reproductions du tableau La Cène, de Léonard de Vinci. À l’école primaire, ma meilleure amie était québécoise, mon meilleur ami, irlandais. La famille qui habitait au fond du couloir, et qui nous gardait de temps en temps, mon frère et moi, était d’origine indienne. On mangeait de tout à la maison: de la molokhia (ma soupe égyptienne préférée), des baklavas, des empanadas, des nouilles, de la pizza, du curry (la recette de la gardienne) et beaucoup, beaucoup de riz. Avoir un nom libanais et des traits asiatiques était assez rare dans mon quartier. J’étais une cible parfaite pour les moqueries de mes camarades de classe. Il y a eu plusieurs incidents plutôt intimidants. Je m’en souviens très bien. Je me rappelle cette fois où on m’a étranglée avec mon propre foulard! J’ai pleuré tout au long de mon trajet de retour, de l’arrêt d’autobus jusqu’à la maison. J’ai aussi le souvenir vif d’un incident où j’ai été bousculée et traitée de tous les noms par un garçon de 12 ans à un autre arrêt d’autobus (décidément, l’endroit parfait pour ce genre de choses!). Il avait un an de plus que moi. Moi, j’étais haute comme trois pommes, mais il n’était pas beaucoup plus grand. Ce garçon (appelons-le Patrick) m’intimidait presque trois fois par semaine. C’était l’enfer. Parfois, j’attendais même qu’il soit passé avant de quitter la maison pour me rendre à l’arrêt d’autobus. Mais le jour où il m’a appelée “Chinky” en faisant des yeux bridés avec ses doigts, je n’ai eu aucune patience. J’en avais assez. J’ai lancé mon sac sur le gazon, je l’ai agrippé par les poignets et je l’ai fait tournoyer dans les airs avant de le laisser tomber brusquement sur le trottoir. Son sac à dos s’est ouvert à quelques pas de nous, étalant ses livres et quelques feuilles blanches. À ce moment, j’ai eu honte. Je m’en souviens comme si c’était hier… Je pense même que j’ai pleuré tellement j’avais honte. Mais j’étais tellement blessée, c’était plus fort que moi. Les jours suivants, Patrick a commencé à traverser la rue pour m’éviter, et a fini par emprunter un autre chemin pour se rendre à l’école. Il y a certainement des victoires qui sont plus belles que d’autres, mais au moins, j’avais la paix. Quelques années plus tard, j’ai recroisé Patrick chez lui. Il habitait à deux coins de rue de chez moi et sa mère m’avait demandé de garder son petit frère. J’ai accepté sans hésiter après avoir fait rapidement le calcul: 3 $/heure x 3 heures = jackpot. J’ai finalement gardé son frère une dizaine de fois cette année-là, et étonnamment, pendant cette période, Patrick ne m’a jamais replacée. Mais moi, si. Je n’avais jamais oublié son visage. Toutefois, je n’ai jamais fait allusion à ce fameux incident à l’arrêt d’autobus. Environ 30 ans plus tard, avec un peu plus d’expérience et de recul (mais surtout en écrivant ce billet), je me rends compte à quel point cet incident est resté gravé dans ma mémoire. Je me pose même des questions sur ma réaction ce jour-là. Je me demande si j’ai été trop méchante, trop impulsive, trop agressive envers lui. Mais en même temps, à 11 ans, on ne peut pas avoir un échange intelligent dans le but de mieux se comprendre et de s’apprécier. Le contexte est fort différent quand on a 21 ans, 25 ans, 26 ans, 42 ans, 46 ans ou 54 ans. Ce sont les âges des six Québécoises qu’on a invitées à une table ronde le 2 novembre dernier pour discuter d’un sujet qui nous touche tous aujourd’hui: le débat sur la charte des valeurs québécoises. Ce débat s’est cristallisé autour des «signes ostentatoires», mais nous avons voulu nous concentrer sur un en particulier: le port du voile. Je réalise que nous aurons toujours des biais d’interprétation. Notre éducation, notre culture, notre spiritualité, notre entourage, nos amis, etc., tout ce qui nous entoure depuis notre enfance participe à mouler nos perceptions, voire nos préjugés. Mais je crois profondément que c’est en comprenant nos différences que nous arriverons à mieux vivre ensemble au Québec et ailleurs. Patrick ne saura probablement jamais ce que j’ai ressenti ce jour-là, mais l’équipe du ELLE QUÉBEC a passé un samedi matin avec ces six femmes pour ouvrir le dialogue, échanger et mieux se comprendre. Si seulement j’avais eu le courage de faire ça quand j’avais 11 ans… Découvrez les six femmes qui ont participé à notre table ronde dans cette vidéo. Vous pouvez également lire les réflexions de ce dialogue et voir les photos captées lors de cette rencontre. Partagez vos réflexions avec le mot-clic #EQvoile.
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