Société
4 juin 2013

Cher docteur Morgentaler

Par Elisabeth Labelle
Elle Québec
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4 juin 2013

Cher docteur Morgentaler

Par Elisabeth Labelle

J’ai appris à la fois votre existence et votre disparition sur Twitter la semaine dernière [NDLR: Henry Morgentaler est décédé le 29 mai]. C’est dire si nous venons de deux époques bien différentes. Loin de moi l’idée de vous vexer, mais nous avons tout de même 72 ans d’écart! Il me paraît étrange de penser que mes parents n’étaient même pas nés lorsque vous avez commencé à pratiquer la médecine familiale à Montréal, en 1955. Pourtant, pendant un certain temps, nous aurons vécu au même moment, dans le même pays. Je dois avouer que j’ai ressenti de la honte en lisant les 140 caractères qui annonçaient votre décès. La honte de ne pas vous connaître. À 18 ans, après avoir passé la plus grande partie de ma vie sur les bancs d’école, je n’avais jamais entendu votre nom. J’ai dû vous «googler» sur mon iPhone et lire une page de Wikipédia pour savoir qui vous étiez. Il faut dire que, pour ma génération, l’avortement représente un sujet de dissertation en philosophie ou de débat en cours d’éthique. Vous seriez déçu de savoir qu’on nous enseigne peu l’histoire de cette pratique et des combats menés pour elle. Voilà pourquoi j’ai été surprise d’apprendre qu’en 1974, on vous avait condamné à 18 mois de prison pour avoir voulu pratiquer un avortement, une intervention alors illégale [NDLR: en 1973, Morgentaler disait avoir pratiqué 5000 avortements]. À mon avis, un homme qui reçoit un jugement d’un an et demi d’incarcération pour avoir défendu le droit des femmes est très admirable. Certainement plus que quelqu’un qui récolte un séjour derrière les barreaux pour avoir empoché 2% dans le cadre d’un contrat de construction. Par ailleurs, je dois avouer que, depuis votre départ, j’ai peur. Je me demande si un autre homme sera prêt à défendre le droit des femmes comme vous l’avez fait. Ce ne sera certainement pas l’un de ces députés conservateurs qui essaient de ramener le débat sur la table en déposant des motions qui vont à l’encontre de la Charte des droits et libertés. Entre vous et moi, s’ils devaient mener à terme une grossesse issue d’un viol, je crois qu’ils changeraient de discours. Toutefois, je me rassure en pensant que vous ne nous auriez jamais abandonnées. Si vous êtes parti, c’est que vous nous croyiez prêtes. Prêtes à nous défendre toutes seules.   Élisabeth
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