Amour et sexe

L'asexualité: un phénomène toujours tabou

L'asexualité: un phénomène toujours tabou

  Photographe : Getty Images

Amour et sexe

L'asexualité: un phénomène toujours tabou

Dans un monde hypersexué, de plus en plus de jeunes femmes dénuées de tout désir sexuel sortent de l'ombre. Décryptage d'un phénomène tabou.

Il y a six ans, j’étais au resto avec mon copain. Ça n’allait pas très fort entre nous, et on venait tout juste de se prendre la tête encore une fois. Je sentais qu’il était sur le point de me demander pourquoi j’avais pris autant de temps – quatre mois! – avant de l’inviter à mon appartement. Et pourquoi on n’avait pas encore fait l’amour. Et pourquoi, chaque fois qu’il tentait de m’embrasser, je me refermais comme une huître. Comment lui expliquer que, chaque fois qu’il mettait sa langue dans ma bouche, un sentiment de panique m’envahissait? C’est à ce moment que j’ai pensé: “Dis-lui que tu es asexuelle, là, maintenant. Car si tu ne lui avoues pas, il va te quitter.” Je le lui ai dit... et il est parti!» raconte Sarah, une bonne amie à moi. À 28 ans, elle file maintenant le parfait bonheur avec un homme non asexuel, c’est-à-dire un homme qui, lui, a des désirs sexuels (j’y reviendrai plus tard).

Résolue à assumer son asexualité, Sarah a fait son coming out cette année. Contrairement à l’abstinence, qui est un renoncement volontaire à la sexualité, l’asexualité s’explique par l’absence de désir pour autrui. Dans les faits, être asexuel n’a rien à voir avec le fait de se priver de sexe, puisqu’on ne ressent tout simplement ni l’envie ni le besoin d’avoir des rapports sexuels avec qui que ce soit. Sarah ne fait donc jamais l’amour? Elle m’explique: «Tu détestes les champignons, n’est- ce pas?» Je lui réponds en grimaçant de dégoût. «D’accord. Mais imagine que ton chum a envie d’en manger tout le temps; tu serais tentée de lui suggérer de les camoufler dans du risotto, et tu finirais par en manger un peu, non? Pour moi, avoir une vie sexuelle active, ça ressemble à ça.» Je la relance: «Est-ce que ça veut dire qu’il t’arrive de... faire l’amour?» Elle réfléchit et me dit: «Oui, mais seulement de manière très occasionnelle – et encore là, je préfère pratiquer le sexe oral. Faire l’amour, c’est un compromis que je fais rarement», confie-t-elle.

«Compte tenu de la stigmatisation entourant l’asexualité, il y a fort à parier qu’il existe plus de personnes asexuelles qu’on ne le croit.»

Un monde de sexe

Vivre sans éprouver la moindre attirance, dans un monde affranchi où le sexe règne en maître, est difficile à comprendre. Surtout quand on sait à quel point on a été assujetti à la psychologie freudienne, qui a tendance à tout ramener au sexe. Ne dit-on pas, en publicité, que «le sexe vend»? Et ça se voit! Qu’il s’agisse des dernières pubs de Calvin Klein et de Saint Laurent ou des débordements du clan Kardashian, le sexe est partout. À l’évidence, notre civilisation véhicule la notion que les humains sont en permanence assoiffés de sexe. Mais le chercheur Anthony F. Bogaert n’est pas de cet avis. En effet, le psychologue, professeur spécialisé dans l’étude de la sexualité à l’Université Brock, en Ontario, a établi au fil de ses recherches que 1 % (dont 70 % de femmes) de la population ne ressentait aucun désir sexuel. C’est d’ailleurs à ce chercheur qu’on doit l’emploi largement répandu du terme «asexuel» dans notre société. Mais compte tenu de la stigmatisation entourant l’asexualité, il y a fort à parier qu’il existe plus de personnes asexuelles qu’on ne le croit.

Heureusement, l’émergence de communautés en ligne, comme AVEN (Asexual Visibility And Education Network) et AVA (Association pour la visibilité asexuelle) contribue à sensibiliser la population à cette réalité. De plus, grâce à de nombreux membres de la génération Z (nés depuis 1995) qui se réclament sexuellement fluides (passant d’une attirance vers un sexe à l’autre) ou pansexuels (pouvant être attirés par une personne de tout sexe ou de tout genre), on aborde plus librement les enjeux reliés à la sexualité et au genre. Cela dit, on a beau ériger en modèle des stars comme Miley Cyrus, ouvertement pansexuelle, ou Cœur de pirate, qui s’est révélée queer, il reste que je ne connais aucune célébrité qui ait revendiqué son asexualité. J’imagine que le fait de se désintéresser totalement du sexe n’a rien pour emballer les agents hollywoodiens...

N'en faisons pas une maladie

On demande souvent aux personnes asexuelles si leur maladie a été diagnostiquée et s’il existe un traitement pour en guérir. C’est dire l’étendue de notre ignorance! Poussée par la curiosité, j’ai rencontré le Dr Michael Doré, mathématicien, chercheur associé à l’Université de Birmingham et asexuel, qui a d’ailleurs rejoint les rangs d’AVEN, en 2009, afin de démystifier l’asexualité. «En tant qu’humain, il nous arrive de ne pas ressentir d’attirance pour un type de personnes. Or, pour les asexuels, tout le monde tombe dans cette catégorie», précise-t-il, en s’empressant d’ajouter que «l’asexualité n’est pas une maladie, une déviance ou un choix, mais bien une orientation sexuelle, au même titre que l’hétérosexualité ou l’homosexualité». Une orientation qui, en raison des préférences et de la complexité des individus, couvre toutes les nuances du spectre.

Mon amie Sarah en sait quelque chose, elle qui vit une relation amoureuse avec un non-asexuel. Pour lui, elle surmonte occasionnellement son aversion pour le sexe. Je me demande comment une telle relation, à première vue asymétrique, réussit à satisfaire les deux partenaires...

– Et une fois sous la couette, ça se passe comment?
– On partage un très grand lit. On s’embrasse, mais pas passionnément ni longuement, même si j’ai parfois envie d’être enlacée. Et on se tient par la main en public.
– C’est pour sauver les apparences?
– C’était le cas avant que je fasse mon coming out. Aujourd’hui, ça me plaît parce que ça lui plaît aussi.

S’est-elle déjà sentie jugée? «Oui! Et j’en ai vraiment assez qu’on me serve le fameux “c’est parce que t’as pas encore rencontré la bonne personne”! réagit-elle vivement. Moi, je suis en paix avec le fait que le sexe occupe si peu de place dans ma vie et dans celle de mon chum. Je ne fais pas pitié. Oui, on fait rarement l’amour, mais ça nous suffit.» A-t-elle peur que son partenaire la trompe? «Je sais qu’il regarde du porno... et puis après? Il est engagé amoureusement avec moi, alors j’essaie de ne pas angoisser avec ça», tranche-t-elle, bien qu’elle n’ait pas toujours été aussi sûre d’elle. «Je me souviens du jour où, dans mon cours d’éducation sexuelle, j’ai eu le vertige devant une photo de pénétration. Ç’a été une révélation pour moi: alors que tous mes amis ne parlaient que de sexe, moi, j’évitais d’ouvrir un livre de peur de tomber sur une image explicite de vagin ou de pénis. Je me sentais différente des autres, anormale. Et même si j’ai détesté ça, j’ai échangé mon premier baiser à 19 ans, parce que je sentais que ma “sexualité” soulevait des questions dans mon entourage... Aujourd’hui, je suis impressionnée par la façon dont la nouvelle génération assume ses différences!» conclut-elle.

«Mais même si je suis asexuelle, je suis une femme aimante, je recherche les liens affectifs. Et je rêve d’avoir des enfants...»

Jess (nom fictif), quant à elle, tient à garder son asexualité secrète. À 29 ans, cette professionnelle du milieu de la mode est reconnue pour son excentricité. Adolescente, elle se sentait déjà différente des autres. «Je détestais que les gens entrent dans ma bulle, et j’étais déjà une grande timide», se souvient-elle. Qu’en est-il du désir d’enfant pour une femme asexuelle, comme elle? Cela rend-il les choses plus difficiles? «L’avenir me fait peur, avoue-t-elle. Je viens d’une famille croyante qui accorde beaucoup d’importance au mariage et à la famille. Elle ne comprendrait pas ce que je vis.» Ce qui ne l’empêche pas d’avoir envie, un jour, d’être mère. «Évidemment, la question du sexe va être difficile à éviter. Mais même si je suis asexuelle, je suis une femme aimante, je recherche les liens affectifs. Et je rêve d’avoir des enfants...»

Devant ma perplexité, le Dr Michael Doré m’explique: «Certains asexuels sont en relation et d’autres pas. Certains ne détestent pas avoir des relations sexuelles à l’occasion, tandis que d’autres n’en ont jamais.» La tentation de mettre tous les asexuels dans le même panier entraîne avec elle son lot de clichés et de fausses perceptions. «On les dit froids, dénués d’émotions et désireux de piéger une personne sexuelle dans une relation», énumère le chercheur, en faisant valoir que même si son histoire personnelle est porteuse d’espoir («Mon entourage m’accepte comme je suis»), rien n’est gagné d’avance.

Rebelles avec cause

Nombre d’activistes rêvent d’une seconde révolution sexuelle. Une révolution qui affirme haut et fort la liberté d’avoir du sexe avec qui bon nous semble – voire avec personne. À leurs yeux, il importe de reconnaître et d’accepter les multiples facettes de la sexualité et son inhérente complexité. À la fin de mon entretien avec l’extravagante Jess, sa voix s’est brisée: «J’ai terriblement peur d’être asexuelle toute ma vie. En fait, je ne suis pas certaine d’être à l’aise avec ça...» Oui, ça la ravit de savoir que des activistes luttent pour faire avancer les choses, mais elle s’avoue épuisée par le chemin qui reste à parcourir. Sans le vouloir, nous résistons à la nouvelle géométrie amoureuse. À ce qu’elle pourrait être et à la façon dont elle pourrait s’exprimer. Parce que pour comprendre l’infinie complexité de l’attirance sexuelle, ce serait bien de commencer par reconnaître son inexistence.

Dans l’article original, publié dans l’édition juillet-août 2017 du magazine ELLE QUÉBEC, le terme « asexuée » a été utilisé. Nous aurions plutôt dû utiliser le mot «asexuelle». Toutes nos excuses.

 

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