Amour et sexe

Revenge porn: quand le sexe devient une arme

Revenge porn: quand le sexe devient une arme

  Photographe : Fotolia

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Revenge porn: quand le sexe devient une arme

Méconnu et tabou, le revenge porn (ou pornographie vindicative) continue de faire des ravages. Les victimes de ce crime 2.0 sont encore stigmatisées et blâmées, et peinent à trouver des ressources pour les aider. Comment mettre un frein à ce fléau? Qui pointer du doigt? Mise au point sur un phénomène fort inquiétant.

Les amants, c’est bien connu, aiment s’échanger des messages et des photos érotiques. Ce phénomène, qui ne date pas d’hier, fait partie intégrante de la sexualité de plusieurs et s’est amplifié depuis l’arrivée des téléphones intelligents. Les missives enflammées et autres dessins grivois du passé, devenus polaroïds et VHS, sont aujourd’hui des sextos, vidéos Snapchat et autres selfies révélateurs. Ce qui a changé? L’émergence de l’internet où, d’un clic, on peut partager du contenu intime avec le monde entier. Depuis quelques années, on constate que de plus en plus de photos et vidéos réalisées dans l’intimité atterrissent sur le web, diffusées par un(e) ex désireux(se) d’humilier son ancien(ne) partenaire. Et elles font des ravages. Familles brisées, emplois perdus, harcèlement; le problème est si récurrent qu’il porte désormais un nom: le revenge porn, ou pornographie vindicative. Dans sa forme actuelle, il a d’ailleurs un inventeur: l’américain Hunter Moore.

En 2010, furieux contre son ex-copine, Moore a créé le site IsAnyoneUp pour y publier des photos sexys de cette dernière, invitant les internautes à faire de même avec les femmes qu’ils désiraient humilier sur la place publique. Un an après sa mise en ligne, le site attirait chaque mois des millions de visiteurs, pour un revenu mensuel de plus de 13 000 $. À l’issue d’une enquête menée par le FBI, IsAnyoneUp a finalement fermé en août 2012. En 2015, Hunter Moore a été condamné à 30 mois de prison, assortis d’une amende de... 2000 $.

Avec cette initiative tristement avant-gardiste et violemment misogyne, Hunter Moore est ainsi devenu le père de ce phénomène qui n’a rien de nouveau, mais dont l’ampleur est sans précédent à l’ère du numérique. Quelque part dans l’ombre, sorte d’enfant illégitime de la culture paparazzi et de l’exhibitionnisme insouciant, le revenge porn était né. IsAnyoneUp n’existe plus, mais les victimes de ce phénomène, elles, sont bien réelles et leur nombre ne cesse d’augmenter.

Dans une société indéniablement mal à l’aise avec la sexualité féminine, il n’est pas tellement étonnant – et c’est bien là le problème – que la photo d’une femme nue, initialement partagée dans l’intimité, puisse briser sa carrière et détruire sa vie. Même en 2018, le public réserve un bien mauvais traitement à celles dont la vie sexuelle est exposée au grand jour – avec ou sans leur consentement. Le revenge porn serait-il une simple extension du slut shaming (c.-à-d. l’intimidation des femmes au sujet de leur vie sexuelle), utilisé pour assouvir une soif de vengeance?

Sophie Morin, sexologue, estime que le phénomène est très complexe. «Lorsque la sexualité devient une arme, explique-t-elle, ce n’est plus sexuel, mais bien criminel. C’est de l’ordre de l’agression, du jeu de pouvoir, et ce, peu importe le sexe de la victime.» Me Gilles Trudeau, du Centre d’aide juridique de Montréal, ajoute qu’il s’agit d’un acte criminel dont les ramifications sont incalculables. «Il est important de spécifier que partager des images qu’une personne a produites dans son intimité, c’est réellement un viol. Un viol d’identité, un viol de son image et de sa réputation. De plus, dit-il, on perd complètement le contrôle de ce qu’on met sur internet. On ne sait jamais quand et comment ça va ressortir. Un crime de ce genre – car c’en est un – a des conséquences psychologiques, financières et personnelles à très, très long terme. C’est une expérience extrêmement traumatisante pour les victimes.»

Vivre un cauchemar

Un matin, Marylise (nom fictif), 26 ans, s’est fait convoquer par son patron à son arrivée au travail. Alors responsable des ressources humaines dans une compagnie de la région de Québec, elle avait entretenu avec un collègue marié une brève liaison à laquelle elle avait mis fin deux semaines auparavant. Après l’avoir invitée à s’asseoir, son employeur a tourné son ordinateur vers elle: «C’est quoi, ÇA?» Sur son écran, une photo de Marylise agenouillée devant un miroir, téléphone à la main, se photographiant en train de faire une fellation à son collègue. «Tout le monde au bureau l’a reçue, se souvient-elle. D’une adresse anonyme. Mes parents, mon petit frère et deux de mes amis proches aussi.» La jeune femme s’est confondue en excuses et a quitté les lieux sans ramasser ses affaires. Elle n’est jamais retournée au travail. Son ex-amant, lui, est encore employé de la boîte. «J’ai demandé à mon ancien boss pourquoi il ne l’avait pas renvoyé. Il m’a répondu que non seulement il ne pouvait pas prouver que la photo venait de lui, mais il ne voulait pas non plus briser son mariage.»

Marylise affirme avoir téléphoné à la police, qui lui a répondu que les démarches seraient longues et ardues. «L’agente m’a conseillé de laisser mourir l’affaire... Je souhaitais juste passer à autre chose.» C’était en 2009.

De nouvelles lois

Depuis 2014, le Code criminel canadien stipule que la publication non consensuelle d’une image intime constitue un acte criminel passible de cinq ans d’emprisonnement. Le problème est donc pris au sérieux, explique Me Trudeau: «Le phénomène, dans sa forme actuelle, est assez récent, mais des condamnations ont déjà eu lieu. La réprobation sociale est aussi très forte; le public n’accepte plus ce genre de choses. On ne veut plus que les victimes vivent autant de culpabilité pour avoir posé un geste normal dans des circonstances où elles se sentaient en confiance.» Il ajoute que le fait d’envoyer des images de soi à une autre personne, dans un contexte intime, ne constitue en aucun cas un consentement à ce qu’elles soient diffusées. La nature confidentielle des images est sous-entendue. Malgré tout, les sanctions pour ce type de crime restent rares, et les ressources offertes aux victimes le sont tout autant.

Un fléau chez les ados?

Si la personne qui figure sur une image érotique est mineure, son partage est considéré par la loi comme de la diffusion de pornographie juvénile, passible de peines beaucoup plus sévères. Par conséquent, la vaste majorité des campagnes de sensibilisation sur les dangers du revenge porn vise les adolescents. «C’est un phénomène qui touche beaucoup les ados, explique René Morin, porte-parole du Centre canadien de protection de l’enfance, mais il est présent partout où les téléphones intelligents sont populaires. La technologie a un effet désinhibant; devant une caméra ou un écran de cellulaire, on fait parfois des choses qu’on ne ferait pas en public. C’est une illusion d’intimité, ajoute-t-il, dont les jeunes ne sont pas conscients.»

Selon Sophie Morin, c’est l’insouciance des ados, doublée de leur incapacité à anticiper les conséquences de leurs gestes, qui les rend vulnérables à ce genre de dérapages. «C’est une forme de violence, dit-elle, un geste posé par quelqu’un qui souffre et qui veut faire souffrir la personne qui l’a blessé. À l’adolescence, le lobe frontal du cerveau n’a pas terminé sa maturation, et c’est dans cette zone que se contrôle l’impulsivité. Par conséquent, un ado qui n’a pas les outils pour gérer sa souffrance et sa colère risque d’agir sans mesurer la portée de ses actions.»

«Si j’avais un conseil à donner aux parents ou aux proches, ajoute René Morin, ce serait de ne jamais prendre à la légère le fait qu’un jeune leur avoue que des photos intimes de lui circulent en ligne. S’il en parle à un adulte, c’est sans doute parce qu’il a déjà essayé d’étouffer l’affaire. S’il aborde le sujet malgré la gêne ou la peur des réprobations, c’est qu’il est en détresse.»

Où trouver de l’aide?

À Montréal, le SPVM recommande aux victimes de pornographie vindicative de porter plainte auprès de leur poste de quartier dans les plus brefs délais, réitérant que «la diffusion non consensuelle d’images intimes constitue une infraction criminelle». Mais au-delà de la plainte, une victime devra choisir d’entreprendre ou non des procédures au civil contre la personne qui a diffusé ses photos. «Il est possible de chercher à obtenir un certain dédommagement pour cause d’atteinte à la réputation, par exemple, ou pour la perte d’emploi, explique Me Trudeau. Mais c’est un processus difficile, coûteux et public que plusieurs victimes n’ont aucune envie de subir.»

Les victimes adultes peuvent également se tourner vers les ressources mises à la disposition des jeunes. Des sites comme AidezMoiSVP.ca, créé par le Centre canadien de protection de l’enfance, contiennent un tas d’informations fort pratiques sur la cyberintimidation, la «sextorsion» et le revenge porn. On y trouve aussi une multitude d’outils, comme des modèles de lettres destinées aux sites de diffusion du contenu intime afin d’exiger qu’il soit retiré.

Les vrais coupables

«Ce que j’ai trouvé le plus difficile, se souvient Marylise, c’est le manque d’empathie de mon entourage. Personne ne m’a dit combien mon ex était dégoûtant. Ils ont tous réagi de la même façon: “Mais pourquoi t’as fait ça?” Pourquoi j’ai fait ça? Parce que j’avais confiance en cet homme. Nous étions ensemble sur cette photo et dans cette relation. Mais j’en ai été tenue pour seule responsable.»

Retenons que la notion d’intimité se transforme au rythme des technologies modernes qui font leur apparition dans notre quotidien. La frontière entre la chambre à coucher et la place publique est plus que jamais facile à franchir. Est-ce que la seule façon de se protéger du revenge porn est de ne plus prendre de photos sexy? Sans doute. Les victimes de revenge porn sont-elles pour autant responsables de leur sort? Absolument pas.

«Il a violé mon intimité, conclut Marylise, et c’est moi qui en paie le prix. J’y pense encore, presque tous les jours. J’ai maintenant un mari et des enfants, mais je ne dormirai plus jamais sur mes deux oreilles.»

Quelques victimes célèbres

En 2004 l’ex de Paris Hilton, Rick Salomon, a rendu publique une vidéo de leurs ébats par l’entremise d’un distributeur de films pornos. la vidéo maison, 1 night in Paris, a fait scandale. on entend souvent dire que le film a «lancé la carrière» de la jeune femme, qui a tenté tant bien que mal de reprendre le contrôle de son image. À l’époque, on semblait bien peu intéressé par le fait que Paris — qui avait tout juste 18 ans au moment de la vidéo — n’avait jamais consenti à sa publication ni touché un sou des recettes de sa vente. Même si elle a poursuivi le distributeur en justice pour invasion de sa vie privée, Paris Hilton est demeurée, dans l’opinion publique, une opportuniste exhibitionniste ayant décidé d’utiliser son corps pour se hisser au sommet. Plusieurs années plus tard, elle a confié au magazine Marie Claire que sa rencontre avec Salomon était le plus grand regret de son existence.
En 2016 l’actrice Mischa Barton a intenté des poursuites contre son ex, Jon Zacharias, après avoir appris qu’il cherchait activement un distributeur pour une vidéo intime du couple ainsi que des photos d’elle nue prises à son insu. L’actrice a obtenu gain de cause en 2017.
En juillet dernier après avoir eu vent de sa relation avec un autre homme, Rob Kardashian a publié sur Instagram des photos et des vidéos intimes de Blac Chyna, son ex, mère de son enfant. Dans tous les articles concernant l’affaire, il est mentionné que Blac est une ancienne danseuse nue, comme pour minimiser la portée du geste de Kardashian, en sous-entendant que le corps d’une strip-teaseuse appartiendrait de plein droit au domaine public.

Et ce ne sont que quelques exemples... 

 

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