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Il était une fois Jacquemus

Il était une fois Jacquemus


 
Photographe : Samuel Lehuédé / Imaxtree

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Il était une fois Jacquemus

Parti de rien, Simon Porte Jacquemus crée aujourd’hui des vêtements qui plaisent autant à sa grand-mère et ses copines qu’à Penélope Cruz et Kendall Jenner! Il façonne surtout des univers, comme un gamin bâtit ses mondes imaginaires, le regard pétillant. Rencontre.

Il y a de ces sourires qui transforment un visage. Avec ses yeux clairs et sa mâchoire ciselée, Simon Jacquemus est d’une beauté insolente, presque intimidante, mais dès qu’il sourit, l’enfant paraît! Et il apparaîtra souvent lors de cette entrevue. Un enfant espiègle et impatient. Doux et poli aussi. D’ailleurs, lorsque j’entre avec un soupçon d’avance dans le restaurant de l’hôtel William Gray, surprise! Il est déjà là. Il se lève, me tend la main et propose qu’on s’installe près des fenêtres.

C’est la première belle journée de printemps à Montréal et ça ne pouvait pas mieux tomber, car s’il y en a un qui semble se nourrir de soleil et de lumière, c’est bien ce fils du sud de la France, élevé par des parents agriculteurs dans le hameau provençal de Bramejean, 100 âmes au compteur. À 18 ans, il part étudier la mode à Paris, gonflé par des rêves de grandeur. Mais les cours lui paraissent monotones, et la flamme créatrice qu’il espérait trouver en chaque étudiant et professeur ne brille que par son absence. Le ciel s’assombrit encore lorsqu’un mois après son arrivée, il apprend que sa mère a eu un accident de voiture. C’est la mort de cet être adoré qui change tout. Simon Porte troque son nom pour celui que portait la jeune femme aux longues robes blanches et, par amour pour son éternelle muse, il lance la marque Jacquemus.

Lorsque je lui demande s’il garde un souvenir difficile de ses débuts, où l’argent manquait autant que l’expérience et les contacts, il répond du tac au tac: «Non, pour la simple raison que le moindre petit grain de sel, le moindre petit truc qui se passait dans ma vie était magique pour moi! Je me suis lancé avec rien d’autre que ce que j’avais dans mon cœur et l’envie de le partager. Ça paraît dingue, mais tout a été très fluide», raconte-t-il, l’air de s’en étonner encore. «J’étais naïf. Ça m’a aidé.»

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Simon enfant, auprès de Valérie, sa maman et sa muse. Photographe: @Jacquemus

ON DIRAIT LE SUD

Ses premières créations, épurées par nécessité – les poches et les boutons faisant grimper les coûts de production –, ne tardent pas à être remarquées par Adrian Joffe et Rei Kawakubo, designers et fondateurs de la griffe Comme des Garçons.

Pour se faire connaître, Simon peut aussi compter sur sa ténacité, son talent de communicateur et son goût pour la mise en scène. Comme ses collections retracent souvent un souvenir, une image marquante de son enfance, il les raconte avec tendresse. «Je dis souvent qu’elles sont mes biographies.»

Déstabilisé par tant de candeur, le monde de la mode parisienne embarque, intrigué, et découvre un style ludique, coloré et terriblement rafraîchissant.

Au cours des neuf années qui suivent sa première collection (portée fièrement par son amie, la blogueuse Jeanne Damas), sa vision de la femme grandit avec lui: «À mes débuts, je voyais vraiment cette jeune fille en baskets blanches qui mange sa glace au bord de la mer. Maintenant, c’est une bombe de sensualité, c’est marrant.» Pour sa plus récente collection printemps-été, judicieusement appelée «La Bomba», c’est une Méditerranéenne dont la peau dorée par le soleil se love contre des tissus fluides aux couleurs de la terre. Une déclinaison moderne de sa mère, Valérie, beauté hâlée à l’esprit libre.

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«J’ai toujours trouvé ça très beau, une robe blanche. Le blanc m’obsède depuis l’enfance.» Ce modèle de «La Bomba», la collection printemps-été actuelle, a d’ailleurs été porté par Penélope Cruz dans sa version longue. Photographe: Imaxtree

Quant à l’amour que le créateur voue à son sud natal, il est indissociable de sa mode. «Ça me manque énormément. Mais c’est aussi un fantasme, et si je l’assouvis, je... je ne sais pas. Je suis conscient de l’embellir de mes souvenirs. C’est surtout la lumière qui me manque. La maison de ma maman, où habite toujours mon frère, est l’un de mes lieux préférés. M’y lever le matin, au milieu des champs et de la glycine violette... Tu vois à quoi ça ressemble? Au printemps, c’est magique.»

Si magique que, défrayant la chronique, le designer choisit de présenter son défilé printemps-été 2017 à Marseille, sa ville de cœur. Le MuCEM, musée phocéen posé sur l’eau, se fait un instant la passerelle de sa collection «Les Santons de Provence». Dans un tel décor, baigné de la lumière ambrée d’un soleil couchant, ses pièces théâtrales aux volumes audacieux prennent tout leur sens, et les spectateurs tombent amoureux de ces silhouettes poétiques abritées sous un chapeau de paille devenu iconique.

C’est clair comme la grande bleue: le minot («gamin», à Marseille) sait créer le buzz! Et Instagram est son vecteur de choix. Ses publications régulières sont-elles le fruit d’une stratégie bien pensée? «Pas du tout! La vérité c’est que je suis sur Internet depuis que j’ai 12 ans et que j’adore ça. Je ne le vois pas comme une stratégie c’est ma manière d’être.»

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Le fameux chapeau de paille revisité par Jacquemus. / Un modèle de la collection printemps-été 2017, «Les santons de Provence», au milieu d’un champ de lavande... Photographe: @Jacquemus

ET SIMON CRÉA L’HOMME

Un exemple tout trouvé? Celui de l’annonce de sa ligne masculine, tout récemment lancée: «Un soir, j’ai simplement écrit “Je veux faire de l’homme” et je l’ai posté sur Instagram. Arrivé au bureau le lendemain matin, on m’a dit: “Mais Simon, t’es malade! Tout le monde nous appelle, les boutiques, la presse!” Huit mois plus tard, je l’ai annoncé officiellement sur mon pull à la fin de mon défilé (automne- hiver 2018-2019). J’ai d’abord parlé d’un nouveau boulot qui m’occupait, puis j’ai laissé planer le mystère pendant des semaines... Je sais comment m’y prendre pour faire monter la sauce, mais ça, c’est aussi moi!», raconte-t-il le sourire aux lèvres, fier de son coup, mais sans prétention.

Et quel a été le déclic? «C’est tout bête, je suis tombé amoureux il y a environ un an. Même si c’est aujourd’hui terminé, cet amour-là m’a donné une énergie folle et l’envie de raconter des choses sur l’homme. D’un coup, j’ai su exactement de quoi j’allais parler.»

Un homme avec un style qui mélange ce qu’il aime voir les autres porter et ce qui lui plaît sur lui, «mais toujours avec une certaine naïveté et un truc très méditerranéen que j’espère garder éternellement. Il y a déjà ça chez la femme: la bonne santé, la joie, quelque chose de solaire. Je le revendique chez l’homme aussi. Parce qu’on n’est pas beaucoup finalement, à véhiculer ce... (il s’interrompt, recommence sa phrase.) Ce que je partage tous les jours, c’est quelque chose de très positif, et je sens que les gens y sont sensibles.»

Sa bonne humeur n’étant pas feinte, elle en devient contagieuse. Comment fait-il pour la cultiver? «J’apprécie le moment présent. Je savoure ce qui m’arrive et je fais tout pour conserver une âme d’enfant en regardant les choses avec simplicité. C’est en ce sens que je tente de préserver ma naïveté.»

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La finale du défilé automne-hiver 2018 2019 et sa collection «Le Souk», inspirée par le Maroc. Photographe: Imaxtree

UN MONDE PARFAIT

Une naïveté qui tient aussi de sa tendance à s’extirper du réel. Grand mordu de cinéma, Simon puise son inspiration dans une banque d’images, d’Isabelle Adjani dans L’été meurtrier, l’un de ses films préférés, à Sophie Marceau dans La Boum, dont il se régale encore de la trame musicale, en passant par les génériques des films de Godard. Chacune de ses collections est d’ailleurs accompagnée d’un court métrage de son cru. «Et je travaille sur un long métrage ces temps-ci...». Ses yeux brillent. C’est un rêve qu’il caresse depuis longtemps et une nouvelle façon d’extérioriser ses obsessions.

D’ailleurs, laquelle le taraude en ce moment? «La musique italienne! Déjà, il faut savoir que j’écoute de la musique 24 heures sur 24. C’est un grave problème. Je peux être malade si, dans la rue, je n’ai pas mes écouteurs. À vélo, c’est dangereux, je ne devrais pas. Mais je vis des moments tellement beaux grâce à ça...»

L’entrevue se termine. Au fil de ses confidences, Simon a eu le temps de m’emmener au Maroc à moto, sur les routes qui vont vers les montagnes de l’Atlas. Il a évoqué ses couleurs et sa beauté, inspiration de sa collection automne-hiver. Il m’a parlé de gentillesse, qualité rare qu’il apprécie plus que toute autre et qui lui a fait aimer le Québec instantanément. Il a vanté la lumière incomparable des ciels de notre hiver, qu’il a découvert pour la première fois en décembre dernier.

Il a surtout répondu en un souffle, sans filtre et sans hésitation à toutes mes questions. Un peu parce qu’il est «comme ça», dans le tout de suite, maintenant, et que les regrets ne lui ressemblent pas. Et un peu aussi parce que dehors, le soleil brille, et que je le sens impatient de se balader dans les rues du Vieux-Port, la musique aux oreilles, excité par la perspective d’emmagasiner de nouvelles images pour créer, qui sait, un nouvel univers.

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