Six ans sans Daniel Bélanger, c'est une éternité. Le génie est enfin sorti de sa lampe magique, mais l'homme rêve déjà de réintégrer le cocon familial.
À quoi ressemble-t-il aujourd'hui, après presque six ans à l'abri de nos regards? Eh bien, il resplendit, Daniel Bélanger. Mince, les bouclettes de plus en plus grises, longues mais pas trop, l'oeil brillant, le visage sans ride et le sourire doux, toujours éclairé par un joli creux entre les dents du milieu.
Séduisant (c'est le mot) mais, en même temps, comment dire... tout simple. Il est attablé devant moi dans un café de la rue Laurier, et je suis subjuguée: «Est-ce bien lui?» Comprenez que Daniel Bélanger est un de nos plus grands auteurs-compositeurs des 20 dernières années. Que c'est plus de 600 000 disques vendus. Que c'est 17 Félix, 1 Juno (album francophone de l'année en 2003) et 1 Jutra (pour la chanson du film L'audition).
Que c'est le seul artiste à charmer à la fois les gars et les filles, les fans de U2 et d'Isabelle Boulay, la critique montréalaise et les Québécois en région. Que c'est des centaines et des centaines de concerts à guichets fermés. Bref, que c'est la gloire, la totale, le conte de fées.
Et le phénix est là, devant moi, à jaser sans flafla, à faire le clown et à rigoler en avouant ses phobies les mieux cachées: «J'adore nager. Mais comme je suis de la génération de Jaws, je me baigne juste dans l'eau douce, jamais dans la mer, parce que là, il y a des bibittes qui pourraient me manger...»
Il sait très bien ce qu'il représente à mes yeux (et pour une multitude de gens), je le lui ai dit. Et il sait aussi que quoi qu'il fasse dans ce café, il pourra difficilement être à la hauteur des mélodies qui me chavirent. C'est lui-même qui me l'a dit. Mais comment peut-il être «comme tout le monde» à ce point-là? D'où elle sort, sa musique?
La vie avant tout
Robert Lepage, tenez. On n'a qu'à voir sa belle tête d'illuminé pour comprendre que c'est un génie. Jean Leclerc? Dany Turcotte a déjà déclaré à Tout le monde en parle qu'il payerait cher le billet d'avion pour voyager dans son cerveau. Et Pierre Lapointe? Ses idées afflueraient à une vitesse si supersonique que certains de mes collègues journalistes s'inquiètent présentement pour sa santé.
Dans la cervelle de Daniel Bélanger, il y a du génie, une finesse musicale hors du commun, un sens de la mélodie prodigieux, un talent formidable pour saisir l'air du temps, des grooves d'enfer, des progressions hallucinantes... mais pas à première vue. Ce qui saute aux yeux, c'est sa désarmante simplicité.
En fait, plus on jase avec Daniel Bélanger, plus on s'aperçoit que dans sa tête il y a, avant tout, une vie. Des souvenirs de l'île Bizard, où il a grandi avec ses parents et quatre frères et sœurs; du lac des Deux-Montagnes, où il s'est baigné souvent, petit. Il y a des images de sa blonde et de leurs deux fillettes; des photos de leur maison colorée et de leur piscine hors terre à Montréal; des flashs de promenades en voiture aux États-Unis («c'est mon côté beatnik») et de parties de ping-pong, où il excelle, paraît-il. Bref, la vie y bouillonne autant que sa musique.
«Quand je vois un artiste et qu'il n'y a personne derrière, c'est-à-dire rien à part l'écrivain ou le musicien, je “freake”.»
Daniel Bélanger l'avoue: il ne correspond en rien au cliché du poète torturé. «Ce serait plus simple pour moi de frayer avec la folie, confie-t-il, de sortir tous les soirs et de ressembler à l'idée qu'on se fait d'un artiste. Ma marginalité, elle est là, dans ma volonté d'échapper aux étiquettes. Parfois, j'ai l'impression de mener deux existences. Il y a des artistes dont la vie et le métier sont en parfaite harmonie. Éric Lapointe, par exemple, qui vit son rock jour et nuit. Ou encore Robert Lepage: à quoi pense-t-il quand il se réveille le matin? J'peux pas croire que ce soit à autre chose qu'à concevoir des projets faramineux... Comprends-moi bien, je n'essaie pas de prouver qu'on peut élever des enfants et créer en même temps mais, pour moi, c'est plus flyé, plus inventif de faire ça.»
Quand Daniel Bélanger, l'artiste, n'est pas tous les soirs sur scène, l'homme arrive à évoluer presque incognito, à prendre le métro, à faire l'épicerie, à aller patiner à l'aréna de son quartier. Jusqu'à ce qu'il sorte un album (tous les cinq ans en moyenne, malgré la promesse d'accélérer la cadence).
Là, il s'accommode du cirque médiatique, s'exhibe un peu moins au grand jour, est gentil avec les journalistes, s'éclate comme un fou furieux en spectacle, ramasse quelques Félix au gala de l'ADISQ, puis regagne sa tanière, épuisé mais repu, et reprend sa vie straight. «Non, pas straight, rectifie-t-il avec force. Ma vie personnelle n'est pas straight, pantoute. Avoir deux enfants, c'est la tempête tous les jours...»
Photo: John Londono




