Qu'il soit aimé ou détesté, le père occupe une place de premier plan dans la vie de sa fille... et pèse lourd dans ses relations amoureuses.
Période cruciale s'il en est, la tendre enfance cache les fondements de notre personnalité. «L'identité de l'enfant se construit jusqu'à l'âge de six ans, explique la sexologue Jocelyne Robert. C'est à ce moment-là que la petite fille cherche dans le regard de son père si elle a de la valeur, si elle est importante. Le père doit prendre le temps de reconnaître la féminité de son enfant.
S'il ne le fait pas, celle-ci grandira en ayant un manque, qu'elle cherchera à combler toute sa vie.» Même son de cloche chez Guy Corneau: «La petite fille fait ses premières tentatives de séduction sur son père. Celui-ci doit répondre à ce jeu, il doit faire sentir à sa fille qu'elle est spéciale à ses yeux, qu'elle est belle et aimable. Il doit prendre le temps d'établir une saine complicité avec elle.» La réponse du père est capitale, ajoute-t-il, puisque c'est ce regard rempli d'amour et de respect qui permettra à sa fille de devenir une femme bien dans sa peau. Ce dont témoigne Laurence, 22 ans: «Mon père a toujours été là pour moi. Je sais qu'il m'aime inconditionnellement. J'ai l'impression que je peux tout lui dire, qu'il ne me jugera pas et qu'il m'aidera si j'en ai besoin. Dans mes rapports amoureux, je choisis des hommes qui possèdent ses qualités: un peu protecteurs (pas trop, juste assez), drôles, sociables et, surtout, respectueux.»
Quand le regard aimant n'y est pas…
Malheureusement, toutes n'ont pas cette chance. Certaines n'auront pas droit à ce regard paternel aimant... Dans ce cas, «il y aura inévitablement un vide chez la petite fille, fait observer Guy Corneau. Une fois adulte, celle-ci doutera constamment de sa valeur et aura tendance à se critiquer: “Je suis trop grosse, trop maigre, j'ai trop de seins, pas assez...” Ou encore, elle deviendra une séductrice, une femme qui cherchera à tout prix le regard de l'homme. Et puis, c'est bien connu, ajoute-t-il, c'est le silence du père qui crée ces femmes qui aiment trop.» C'est le cas de Marie-Andrée, 38 ans. Père alcoolique, mère frustrée.
«Mon père était dur, intransigeant. Quand il me parlait, c'était pour me faire des reproches. Je n'étais jamais assez bien pour lui. Chez nous, le silence n'était pas apaisant. Il était lourd et il précédait les pires tempêtes.» Marie-Andrée a grandi dans la peur, et cette crainte ne l'a jamais quittée. Résultat? «En amour, c'est la catastrophe. Je n'ai pas confiance en moi. J'ai toujours peur de ne pas être aimée, d'être abandonnée. Je m'accroche à mon partenaire et je deviens très envahissante. Je suis en thérapie depuis plus de 20 ans pour vaincre ma dépendance affective, et ce n'est toujours pas réglé!»
Le silence paternel peut prendre différentes formes, il peut même sembler impénétrable, comme celui qu'a connu la cinéaste Jennifer Alleyn. Elle a grandi avec un père tellement discret qu'elle en est arrivée à douter qu'il l'aime: «Longtemps, j'ai espéré des mots qui ne venaient pas. Quand j'étais jeune, les gens de mon entourage me disaient à quel point il m'aimait mais, moi, je voulais que ça vienne de lui! Or, il était incapable de dire ces mots-là.» Son père est le peintre québécois Edmund Alleyn, décédé en 2004. Quelques jours après sa mort, Jennifer s'est installée dans son atelier. Caméra à la main, elle a entrepris d'étudier les nombreuses toiles qui s'y trouvaient dans l'espoir de percer le mystère d'une vie de silence. De cette démarche intime est né, le printemps dernier, le magnifique documentaire L'atelier de mon père – Sur les traces d'Edmund Alleyn...
«En réalisant ce film, je me suis rendu compte que j'occupais une bien plus grande place dans ses pensées que je l'avais imaginé. J'ai découvert des tableaux de moi à différents âges. C'était sa façon de me dire: “Tu es présente dans ma vie. Tu es tellement là que tu es dans mes oeuvres, dans mon art.” J'ai mis du temps à comprendre que ce serait sa déclaration, que c'est de là qu'elle me parviendrait.» Jennifer admet que même si elle a souffert du silence de son père, elle a tendance à choisir des hommes qui ne sont pas très démonstratifs: «J'imagine que c'est parce que je me sens en pays de connaissance. Depuis que j'ai compris que le langage affectif de mon père ne passait pas par les mots mais par l'art, je considère le langage amoureux différemment. Il n'y a pas que les mots qui parlent...»




