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Le sexe est partout

«Quel monde de sexe, y'a plus rien à l'index», chantait Ferland dans les années 70. Aujourd'hui, la sexualité envahit l'espace public. Parfois pour le meilleur, souvent pour le pire...

Le sexe est partout

«Vous êtes invités à visiter la Girls Gone Wild Island Orgy, où vous trouverez les femmes les plus chaudes, les plus jeunes et les plus sexy que vous pouvez imaginer!» Voilà la dernière trouvaille des Girls Gone Wild (GGW), une compagnie de production américaine de films pornos qui prétend offrir le paradis sur terre à ses futurs clients. GGW recrute, notamment sur les campus américains, des étudiantes friandes de célébrité. Ce concept de la gloire instantanée connaît autant de succès chez nous.

Lorsque Playboy a sélectionné, l'an dernier, de pulpeuses étudiantes de l'Université McGill pour orner les pages de son magazine, il fallait voir le nombre de jeunes femmes qui se sont bousculées au portillon!

Des filles qui font tout pour sortir de l'anonymat grâce au sexe? Un dérapage, accuse la jeune journaliste et auteure américaine Ariel Levy, dans Female Chauvinist Pigs (Free Press), un essai paru en 2005 qui dénonçait la récupération commerciale de l'affirmation féministe, au nom de laquelle des femmes prétendent devenir les meilleures stripteaseuses en ville pour libérer leur sexualité. Comme l'écrit Ariel Levy, ce qui était considéré il n'y a pas longtemps comme un type de sexualité (exhibitionniste, assortie d'accessoires et de jeux sexuels) est devenu LA sexualité.

Libération ou régression?
On peut se scandaliser de pratiques qu'on ne partage pas, ou des choix des jeunes femmes que dénonce Ariel Levy, mais cela ne fait que refléter la sexualisation envahissante de notre espace public. Un déferlement qui gagne toutes les sphères de notre vie, de la publicité aux codes vestimentaires, en passant par la téléréalité, saturée de références au sexe et à la libido de tout un chacun. «Quel monde de sexe, y'a plus rien à l'index», chantait Jean-Pierre Ferland dans les années 70. Il ne croyait pas si bien dire.
Trente ans plus tard, rien ne nous est épargné: aujourd'hui, chacun y va de son jeu sexuel préféré au cinq à sept du bureau, décrit ses pratiques favorites et vante ses mensurations dans n'importe quel talk-show. Les plus âgés, de leur côté, avalent la pilule bleue pour rester dans le coup, pendant que les préados, pour être cool, doivent avoir un fuckfriend. Et que dire des vedettes en mal de visibilité qui relancent leur carrière en «égarant» sur le Net une photo où elles posent nues et en action – parlez-en à Paris Hilton!

Ajoutez à cela les concours, organisés dans les bars et les stations de radio, où on court la chance de gagner une augmentation mammaire ou un vibrateur, et on a la preuve que tout est permis! La cerise sur le sundae: Berlin a construit le mégacomplexe Artemis Eros Center pour accueillir les milliers de spectateurs présents à la Coupe du Monde de la FIFA (football) et désireux de se «divertir» avec des prostituées – une opération que dénoncent de nombreuses féministes.

Bref, la société d'aujourd'hui est un corps qui a les jambes ouvertes et un pénis bien droit 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7! Sommes-nous plus heureux pour autant?

Illustration: Tara Hardy/ Colagene.com

 

Un monde de sexe... et des gens seuls
L'anthropologue Bernard Arcand, qui a étudié le phénomène de la pornographie dans un essai retentissant, Le jaguar et le tamanoir (Boréal, 1991), avance quelques hypothèses intéressantes et, surtout, non moralisatrices. Car il ne s'agit pas de juger des goûts des individus, mais de réfléchir sur ce que devient notre espace public, celui où on travaille, où on s'éduque et où on se divertit. «Nous ne sommes pas les premiers à voir autant de sexualité dans l'espace public, rappelle Arcand. L'empire romain, par exemple, était un monde où le sexe cru faisait partie de la vie quotidienne, ce qui aurait changé avec la christianisation de l'empire.

Il y a eu aussi l'Inde du Moyen Âge, où les temples affichaient des descriptions pratiques avec maints détails. Or, les temples servaient au commerce et au tourisme! C'est un peu comme si vous aviez à l'entrée d'une caisse populaire une affiche montrant une fille qui fait l'amour avec deux hommes.»

D'ailleurs, précise l'anthropologue, dans cette surenchère d'images et de propos explicites, nous ne parlons pas vraiment de sexe. «Ce n'est pas le sexe qui s'exhibe aujourd'hui, explique Arcand, mais bien la séduction. On dit à ceux qui nous entourent “regardez-moi”, et c'est précisément cela qui caractérise notre époque: le soi, qui exige constamment d'êtrele centre d'intérêt.» Parce que, selon Bernard Arcand, nous vivons dans une solitude permanente, et de plus en plus grande: à l'heure actuelle, en Occident, 30 % de la population vit en célibataire.

Les gens n'ont plus qu'eux-mêmes sur qui compter. «On vit donc sous la dictature de “l'image”, parce que nous devons nous “vendre”. Les gens ont de moins en moins d'intérêts communs, de liens sociaux ou communautaires (la religion, un projet, des valeurs). De nos jours, il y a une perte de repères, et la sexualité est devenue le lien entre nous; voilà pourquoi l'apparence devient fondamentale.»

La faute de la science
Un constat que fait aussi la populaire sexologue et auteure Jocelyne Robert: «Les gens sont seuls, mais les technologies et le marchandisage des corps leur offrent de quoi compenser. Ils peuvent s'exciter rapidement (par la porno, avec des gadgets), jouir (seuls), et le tour est joué. Le sexe est devenu un “carburant” et n'est plus une partie intégrante d'une relation.»

Dans son livre Le sexe en mal d'amour (Éditions de l'Homme), Jocelyne Robert pointe un tournant important de notre histoire pour expliquer ce phénomène. «En 1948, le Rapport Kinsey sur la sexualité a eu l'effet d'une bombe. C'était rafraîchissant de déculpabiliser les gens et de parler ouvertement des pratiques sexuelles. Mais le critère d'observation d'Alfred Kinsey était le nombre. Par exemple, à quelle fréquence les humains recensés pratiquent-ils le cunnilingus, la fellation, les conduites fétichistes ou homosexuelles?

Ensuite, en 1966, il y a eu le rapport de Masters et Johnson, respectivement gynécologue et psychologue américains, qui ont fait beaucoup de bruit, et dont les recherches mesuraient encore les réactions et les comportements des humains en matière de sexualité.» La sexologie était née. Comme l'écrit Jocelyne Robert dans son livre, «ces études et expériences révélatrices marquèrent le début d'une époque qui perdure: celle d'une sexologie clinique, d'une dictature de la norme d'un plaisir fonctionnel et approuvé [...] et du devoir d'orgasme.»

Sexe et paroxysme
Ce que disent aussi les travaux de Kinsey, de Masters et Johnson et de nombreux chercheurs, c'est que les humains sont des animaux. Ce n'est pas exactement le scoop du siècle, on en conviendra. Mais jusqu'aux années 70, la morale et la tradition, pour ne parler que de l'Occident, calmaient nos ardeurs: ni sexe ni enfant sans mariage. Et bien entendu, fidélité et pudeur étaient de mise. Mais la révolution sexuelle a brisé l'hypocrisie sur laquelle reposaient ces valeurs. En 1977, le Rapport Hite, dans lequel des centaines de femmes avouaient leur insatisfaction sexuelle, a été une libération. «Le problème, c'est qu'aujourd'hui on n'en profite pas! déplore Jocelyne Robert. Quantité de femmes continuent à feindre l'orgasme: vous vous rendez compte, on est en 2006! Dans les années 70, les femmes cherchaient l'amour ET le meilleur amant; voilà qu'actuellement des centaines de jeunes filles consultent parce qu'elles ne comprennent rien à leur sexualité! Et quand je leur parle de masturbation, je les scandalise!»

Selon la sexologue, nous serions en pleine régression sexuelle. Il n'y a donc pas de corrélation entre le plaisir et le fait de voir autant d'images et d'entendre autant de propos sur la sexualité. Le professeur américain Arnold I. Davidson, auteur de L'émergence de la sexualité (Albin Michel), qu'on a joint en Italie où il enseigne, déplore également la confusion entre les deux discours. «Sur le plan du savoir scientifique, on peut mesurer le vrai ou le faux désir; mais on ne sait rien du plaisir, qui se construit avec notre expérience, nos goûts, notre personnalité.»

Jocelyne Robert souligne d'ailleurs que notre société mise sur le «paroxysme» pour éprouver et donner du plaisir, mais ce n'est pas nécessairement ce qui comble les individus.

Le rôle des baby-boomers
L'hypersexualisation de notre société nuit-elle vraiment? Est-ce que nous ne dramatisons pas un peu? Non, tranche Élaine Larochelle, 37 ans, professeure de philosophie au collège François-Xavier-Garneau, à Québec. «Nous avons voulu nous libérer de la religion, mais il faut se rendre compte que, malgré l'impression de liberté, nous sommes asservis à autre chose. Les normes de beauté actuelles sont très contraignantes, excluent beaucoup de personnes et génèrent une grande insatisfaction.

La pression pour que nous vivions une sexualité hyperactive, variée, exploratrice, non traditionnelle, est énorme: c'est là une nouvelle prescription. Les filles et les femmes exploitent en général leur féminité de façon très conformiste: sous l'influence de la mode, elles se présentent comme des objets sexuels. Bref, en matière sexuelle, la soumission à l'église a été remplacée par la soumission à la mode. Pour la plupart d'entre nous, il n'y a pas de libération. Et dans la licence sexuelle qui prévaut, le bonheur n'est probablement pas plus présent que du temps de la répression religieuse.»

Francine Duquet, chercheure et sexologue à l'UQAM, pense aussi que la sexualisation de la société crée un climat dommageable pour les enfants et les ados. «Je rencontre beaucoup de directions d'école, de professeurs, de parents qui sont devant des situations qui auraient été inimaginables il y a 10 ans. Par exemple, des filles de 12 à 14 ans qui vivent des expériences inappropriées pour leur âge, voire traumatisantes, parce qu'elles ne sont pas mises en garde et qu'elles veulent plaire aux garçons à tout prix.» Ou encore le cas de fillettes qui dès le primaire misent sur la séduction strictement sexuelle, et des garçons qui sont désarçonnés devant une telle attitude.

Selon la chercheure, un des problèmes majeurs pour les enfants, c'est qu'ils ont intégré des comportements de consommateurs. «Ils pensent pouvoir obtenir et pouvoir “offrir” n'importe quoi. Transposer l'acte de consommer dans le champ de la sexualité, c'est ouvrir la porte à des dérapages.» Et bien qu'elle ait analysé, pour son travail, quantité de vidéoclips, Francine Duquet n'accuse pas seulement les médias. «La banalisation de la sexualité se manifeste aussi dans le discours des adultes, voire de certains professionnels. On prend parfois les enfants pour des ados, les ados pour des adultes, et certains adultes ne sont pas encore sortis de leur crise d'adolescence! Les jeunes sont ainsi catapultés dans un monde d'adultes où l'univers sexuel leur est facilement révélé sans égard à leur âge ni à leur niveau de développement.»

Des propos que confirme Jocelyne Robert. «Pour moi, c'est une des pistes sur lesquelles il faut réfléchir. Les baby-boomers forment une majorité en Occident. Or, ils ont une influence sur les jeunes et sur les images, les slogans et les pubs auxquels ces derniers ont accès.» Dans ce «tsunami», comme le dit la sexologue, on oublie que la sexualité – si on veut qu'elle soit positive, constructive, saine – doit mûrir et s'apprendre, en relation avec des valeurs, des sentiments et des idées. Et surtout être vécue par des individus qui ont un corps mais aussi un coeur.

Article publié originalement dans le magazine ELLE QUÉBEC



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