On pense qu'être intimes c'est tout se dire entre amoureux... Mais est-ce vraiment le cas, se demande l'acteur et auteur Christian Bégin?
Nous vivons dans une ère de communication. C'est une évidence. Nous communiquons avec frénésie. Talk-shows, talkradio, clavardage, forums,blogues, Facebook, tribunes téléphoniques, courriers du coeur, soupers bien arrosés entre amis, tête-à-tête amoureux... Dieu qu'on parle! Sans cesse et sans pudeur. Avec tout le monde et surtout avec l'élu de notre coeur. Car dans nos relations amoureuses, on nous encourage à nous confier, nous dévoiler, nous épancher...
Et si toutes ces paroles tuaient notre intimité? Et si notre soif de tout dire et de tout nommer ne faisait qu'édulcorer le concept même de l'intimité et nous leurrer en faisant de la connaissance totale de l'autre une condition sine qua non de la durabilité du couple?
La semaine dernière, je reviens de chez mon psy – oui, je suis en thérapie, je ne devrais pas l'afficher, ce n'est pas d'intérêt public, c'est une information intime, mais bon... Je reviens donc de chez mon psy (que je paye pour m'écouter parler!) et, au souper, je me surprends à raconter à ma blonde ce qui s'est passé au cours de cette séance particulièrement douloureuse. Et j'y vais, sûr, convaincu que de me livrer ainsi, avec tant de transparence, va renforcer notre intimité. On n'arrête pas de répéter que le problème numéro un dans le couple, c'est la communication. «Ben, ça ne sera pas un problème chez nous!» ai-je toujours pensé. «Regarde-moi ben aller, qu'on va tout se dire pis que tu sauras tout de moi et que j'attends la même chose de toi, mon amour...» Je fais un peu d'ironie, mais ce sujet me préoccupe profondément et me questionne tout autant.
Être intimes… sans parler
Cette dictature du «tout se dire» a pour fâcheuse conséquence que notre intimité ne se nourrit pas de nos silences, mais de tout ce que nous nous confierons pour mieux nous connaître et, pernicieusement, mieux nous contrôler. Car cette propension à vouloir tout savoir de l'autre est aussi, inconsciemment peut-être, une façon de l'avoir à l'oeil, de le garder près de soi. «Je le connais tellement que je peux le deviner et, ultimement, m'assurer qu'il n'aura pas envie d'exister ailleurs.» C'est ainsi que nous calmons notre peur de le perdre: dans une intimité qui ne s'abreuve pas à nos mystères, mais à nos constantes et dangereuses révélations. Du coup, sans trop nous en rendre compte, nous nous enchaînons l'un à l'autre même si nous croyons posséder les clés censées nous rendre libres.
Se pourrait-il que nous confondions intimité et peur du vide? Que nous en soyons à tout révéler pour taire nos craintes face à l'altérité de l'autre? Que la façon de concevoir l'intimité varie aussi selon le sexe? On a tellement dit aux gars qu'ils ne parlaient pas assez. On a tellement attribué aux femmes le désir de communiquer.
Même les thérapeutes conjugaux insistent sur la nécessité de dialoguer pour nourrir l'intimité et solidifier l'engagement.
Il m'apparaît cependant qu'on valorise souvent un mode de communication plus féminin tout en omettant de s'attarder sur la nécessité, dans ce dialogue, de se nourrir de nos différences. Je te parle de moi et je cultive notre intimité quand je fais le souper, quand je marche en silence dans le bois à tes côtés, quand je rentre d'une soirée avec un proche et que je te dis avoir passé un bon moment sans me sentir obligé de tout raconter dans les menus détails. Je te parle de moi et prends soin de notre intimité quand je t'accueille lorsque tu reviens d'une soirée entre amis et que je t'embrasse simplement pour te signifier que je suis content de te retrouver, sans avoir envie de savoir ce que tu as fait. Je suis dans un espace intime personne qu'on aime dans son altérité et un signe de confiance. «Je t'aime et j'ai suffisamment confiance en toi pour ne pas me sentir obligé de tout te dire de moi. C'est pas mal, non?» avec toi quand je travaille dans mon bureau et que tu es occupée à faire autre chose, en sachant que nous avons rendez-vous plus tard pour le souper... et qu'il se peut que nous le prenions en silence ou en discutant de choses et d'autres.
Cultiver son jardin secret
J'admets qu'il peut y avoir dans notre mutisme masculin une peur de l'engagement et une absence de curiosité pour l'autre. Mais il se peut aussi qu'il y ait là un profond respect de la
Je crois que nous sommes perdants à vouloir tout nous dire. Selon moi, le problème numéro un des couples occidentaux est de tout mettre en commun dans un simulacre d'intimité. Parce que celle-ci exige, j'en suis convaincu, de cacher certaines choses. Je ne parle pas ici de mensonges ou de cachotteries, mais d'un espace où chacun existe en dehors de l'autre et qui permet de le retrouver.
Pour tout vous dire, je ne veux pas savoir que «Josée is en train de se remettre d'une rupture» sur Facebook, pas plus que je ne désire que tu me dévoiles tout de toi, trop vite... Too much information! Cette irrépressible envie de dire illustre plus notre peur du silence que notre aptitude à entrer en relation avec l'autre. L'intimité se nourrit aussi de mystère. «Je te parle dans mes silences. Je t'aime mieux si je cultive un jardin secret. Et tu m'aimes mieux si tu n'as pas peur de ne pas savoir ce qui y pousse.»
Des fois, je l'oublie, mais j'y pense encore... ¦
On retrouve Christian Bégin dans Curieux Bégin à Télé-Québec.
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Article publié originalement dans le magazine ELLE QUÉBEC



