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Prison à morosité maximale
J'ai le teint vert, les lèvres gercées, les mains craquelées, les cheveux ternes, le dos crispé... Je manque de vitamine C, de soleil, de lumière.
Par Sylvie Poirier
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Photo: Michel Cloutier
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Mes os grincent et mes articulations se coincent. Me voilà de nouveau prisonnière de mère froidure et de sa sibérienne gardienne, dame humidité.
Chaque année, je suis condamnée à purger une peine de six mois de détention (aussi bien dire la perpétuité) pour un crime que je n'ai pas commis. Une injustice flagrante. Le vrai coupable? L'hiver.
Pervers, il nous fait languir pendant des semaines ou des mois, selon son humeur sadique. Juste à l'idée de nous refroidir, il frissonne de plaisir, tapi dans un ciel gris, le visage d'une blancheur spectrale, soufflant comme un blizzard. Il attend son heure. Et vlan! Dès novembre, il s'abat sur nous, pauvres victimes totalement prises au dépourvu. L'attaque est sournoise, inattendue et désespérée. L'étrangleur saisonnier a encore frappé.
Un silence de mort s'installe. Puis c'est la cacophonie: carambolages spectaculaires, sirènes tonitruantes, klaxons en colère, urgences débordées... C'est toujours la même histoire. Une partie du Québec a oublié de chausser ses pneus d'hiver. Étonnant? Pas vraiment. C'est plutôt la preuve par quatre qu'on ne s'habitue pas à cette saison frisquette, où il fait noir comme dans le derrière d'une belette... et qui n'en finit plus de finir.
J'entends déjà les Zamoureux de l'hiver, ceux-là même qui se pâment devant les beaux gros flocons virevoltant doucement dans le paysage boréal, devant les arbres qui croulent sous la neige cotonneuse, devant le feu de bois qui crépite dans la cheminée, devant les pentes de ski majestueuses et devant l'attendrissant bonhomme de neige à moitié fondu. Qui trépignent de joie à l'idée de chausser leurs raquettes et de se perdre dans le bois, exultant à l'idée de savourer un délicieux chocolat fumant, le regard perdu au-delà des collines recouvertes d'un manteau blanc, priant pour apercevoir l'étoile polaire (et les p'tits rennes, tant qu'à faire) par la fenêtre (givrée juste aux bons endroits) de leur coquette maison de campagne... Tous ceux-là, je les entends crier au scandale.
Mais enfin, ce tableau idyllique de l'hiver québécois n'existe pas! On parle ici de trois courtes journées dans l'année. Le reste du temps, le ciel déverse son fiel sur nous: pluie verglaçante, neige fondante, grésil, grêle... Si on ajoute à ce bulletin météo les bourrasques à 800 km/h, les précipitations abondantes, les queues de tempêtes (elles aboutissent toutes chez nous), les vents du nord-ouest et la poudrerie en rafale, on obtient un portrait assez réaliste de notre fabuleux hiver.
Vous l'avez sans doute deviné, l'hiver refroidit mes ardeurs. Pourtant, beau temps mauvais temps, je me rends au bureau à pied, du Plateau-Mont-Royal au centre-ville, et je trotte pendant 45 minutes, matin et soir. Totalement givrée, me direz-vous. C'est vrai, mais je préfère marcher plutôt que de me frayer un passage entre deux sardines maussades dans un autobus bondé ou un métro plein à craquer.
J'ai dû sacrifier le look branché pour adopter celui d'abominable femme des neiges. Je me déplace, tel un éléphant de mer sur sa banquise, engoncée dans ma doudoune noire informe, traînant mes bottes «pattes de yéti» agencées (c'est beaucoup dire) à mes mitaines de gardien de but, à mon chapeau de castor et à mon foulard en laine d'orignal. Pas de quoi exciter un ours...
Bon, je le concède, il m'arrive de me dire qu'il fait bon marcher sous la neige. Ça se passe quelque part entre décembre et mars, et ça dure en général dix minutes. Sinon, je purge ma peine jusqu'en mai et je profite alors de ma libération conditionnelle, sachant que mon sursis sera de courte durée. Que l'impétueux hiver sortira de son sommeil, le temps venu, et m'obligera froidement à réintégrer ma sinistre doudoune. Snif, snif, j'en ai la guédille au nez...
En attendant le retour des beaux jours, je vous propose de découvrir nos 45 femmes de l'année, un dossier qui devrait vous réchauffer le coeur (p. 51). Vous grelottez encore? Prenez notre comprimé de vitamines, gorgé de soleil, de fleurs et de couleurs vives: il contient 20 tendances mode printemps-été (p. 76)... De quoi vous requinquer, promis juré!
Article publié originalement dans le numéro de février 2008 de ELLE QUÉBEC
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