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Mode pourquoi tant de maigreur?
De minces à extramaigres, les mannequins n'en finissent plus de soulever la controverse. Autopsie d'une image qui fait mal.
Par Marlène Hyppia
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Photo: Marcio Madeira
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«Ah non! pas encore les mannequins maigres!» ont rouspété en choeur les gens de la mode interrogés pour ce reportage. En fait, ils sont presque aussi lassés d'en parler... que bien des femmes d'en voir à longueur de journée, dans les abribus, dans les pages des magazines, envahissant les pubs et la télé, s'affichant comme le «corps officiel» – pour reprendre l'expression de la féministe Naomi Wolf (The Beauty Myth) – à aduler, à imiter.
Ce n'est pas d'hier que la taille des mannequins fait tiquer. Non sans raison d'ailleurs, puisque, au cours des derniers mois, deux tops uruguayennes et une top brésilienne sont mortes d'anorexie et de dénutrition, ravivant le débat à propos de l'influence de la mode sur les anorexiques. Un débat qu'on ne peut ignorer, vu la progression de ce trouble complexe dans notre société.
Dès lors, on peut se demander si on n'est pas allé trop loin dans la recherche de la silhouette parfaite, «d'une étroitesse incroyable, avec des bras et des jambes interminables, un cou très long et une très petite tête», comme la décrivait déjà Karl Lagerfeld en 2005 dans le quotidien français Libération. Depuis la controverse de Madrid l'an dernier (voir Le poids fait loi ), où les autorités ont légiféré pour que les modèles embauchées aux défilés affichent un indice de masse corporelle (voir l'IMC) d'au moins 18, le sujet a fait couler beaucoup d'encre et eu des répercussions, mais n'a curieusement délié que peu de langues sur les causes du phénomène.
À croire que la plupart des designers, des stylistes, des photographes de mode et des responsables des magazines qui les emploient, considèrent la chose comme un faux débat, qui nuit à leur créativité, à leur liberté d'expression, et s'avère dépassé, voire complètement out! Après tout, les mannequins ont toujours été minces, de Twiggy, dans les années 60, à Kate Moss, Irina Lazareanu ou Gemma Ward, les tops du moment. Dans ce contexte, on ne comprend guère que quelques kilos en moins puissent énerver à ce point.
Est-ce que l'industrie de la mode sous-estimerait son influence sur les femmes? Pourtant, c'est bien là son but: vendre un look, un style, une façon d'être. Et pour y arriver, elle ne recule devant rien pour nous présenter des images de beauté et de perfection extrêmes, léchées et retouchées. «La mode, c'est fait pour rêver», dit Denis Desro, rédacteur en chef mode à ELLE QUÉBEC. «Les mannequins sont là pour mettre en valeur des vêtements et nous les faire acheter, renchérit-il, et des vêtements, ça paraît toujours mieux sur un corps mince.»
«L'idéal, c'est quand un modèle “flotte” légèrement dans une tenue», explique Judith Desjardins, designer de la griffe québécoise Bodybag. Pourtant, la créatrice est reconnue pour ses ajustements parfaits, surtout ses pantalons, qui s'adaptent à toutes les formes de hanches – y compris les siennes, qu'elle-même qualifie «d'assez bonnes». Mais entre les modèles qu'on présente en photos ou aux défilés pour vendre sa collection, et les «vraies» clientes, il y a un écart de plus en plus grand.
Modèles réduits «C'est vrai qu'en ce moment il y a une dérive», estime Corinne Poracchia, présidente de l'agence de mannequins Folio Montréal. «Les mannequins qu'on voit dans les défilés sont plus minces et plus jeunes que jamais. Elles ont 14 ou 15 ans, elles sont en pleine croissance, et leur corps de femme n'est pas encore développé», constate-t-elle.
Même si notre rédacteur en chef mode jure que la taille des échantillons – du 4 – n'a pas changé depuis des lustres, Corinne Poracchia affirme qu'on est passé du 6, il y a trois ou quatre ans, à la taille 2 et parfois même 0, en 2007. Mais comme elle le souligne, les manufacturiers jouent avec les tailles, et ce qui était un 4 autrefois peut très bien être étiqueté 2 aujourd'hui, histoire de ménager la susceptibilité d'une clientèle qui, elle, a plus tendance à grossir qu'à maigrir...
D'où vient donc cet engouement pour les fashion maigrichonnes? Bien malin qui pourrait mettre la main sur un coupable... Certes, des hypothèses circulent, sous le couvert de l'anonymat, comme la rumeur voulant qu'une clique de designers influents fasse la promotion de la maigreur et impose ses vues. Oui, même la mode peut être victime de la mode! On n'énonce pas forcément de noms, mais on pense aussitôt à Karl Lagerfeld, qui a lui-même déjà perdu 42 kilos... Et comme «on crée souvent des vêtements à son image», note Judith Desjardins, ça alimente les conjectures.
Autre grand tabou: il y a beaucoup d'hommes homosexuels dans ce milieu. On peut supposer – mais on ne trouvera pas beaucoup d'interlocuteurs pour nous en parler – que leur orientation sexuelle influence leur perception des femmes: silhouettes androgynes, rondeurs féminines gommées, voire niées... Le choix et la mise en scène des mannequins seraient-ils la projection de fantasmes masculins gais, comme la porno reflète les fantasmes masculins hétéros?
De son côté, Mariette Julien, professeure à l'École supérieure de mode de Montréal, croit que la mode n'invente rien et ne fait que refléter les phénomènes de société. On dit souvent que plus une chose est rare, plus elle est désirable. C'est sur cette corde sensible que joueraient les créateurs, les publicitaires et les autres vendeurs du temple. «Dans un monde de surabondance et d'hyperconsommation, aux prises avec un problème croissant d'obésité, explique Mariette Julien, la rareté, de nos jours, c'est la minceur.» Suivie de près par la jeunesse: «Ce n'est pas pour rien qu'on choisit des filles prépubères et que même les hommes s'épilent: il faut avoir l'air jeune!» poursuit-elle.
Mais à trop étirer l'élastique, on se retrouve avec des top modèles qui s'affament – alors qu'elles sont déjà, au départ, des «anomalies» de la nature puisqu'elles sont dotées d'un gabarit d'exception qui ne concerne que 5 % de la population. Et avec des stars (Paris Hilton, Nicole Richie et les soeurs Olsen, pour ne citer que celles- là) qui exhibent leur maigreur dans tous les magazines. Quant aux simples mortelles, elles essaient également de correspondre aux mêmes standards... et croulent sous le poids des images minceur.
Car c'est aussi dans l'incessante exposition aux clichés que le problème se situe. Si on ne voyait ces images qu'occasionnellement ou dans quelques reportages ponctuels, ça ne nous ferait peut-être pas un pli! Mais comme l'écrit avec justesse l'auteure et chroniqueuse Nelly Arcan dans l'hebdomadaire montréalais Ici:«C'est le traitement industriel de ces représentations, son caractère répétitif et massif qui asphyxie. Il y a un mot pour décrire l'expérience du face-à-face quotidien avec l'idolâtrie du corps féminin: l'écoeurement. Plus que l'indignation, c'est une lassitude écoeurée qui finit par nous saisir.»
En 1999, une étude évaluait qu'une femme voyait environ 1200 publicités par jour, dont un tiers contenait un message relatif à l'apparence physique. C'est dire qu'on peut passer ses journées à se comparer, à se désoler... mais rarement à se consoler.
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