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La condition extrême

Je ne sais pas. Mais il me semble qu'aujourd'hui, les intoxiqués de sensations et d'émotions fortes sont de plus en plus nombreux.

Par Sylvie Poirier

Photo: Carl Lessard

Le sensationnalisme a la cote, et ce n'est pas une question d'âge: beaucoup d'ados, de boomers et de vieilles branches craquent pour l'insolite, le bizarre, l'étrange, le macabre. Des émissions comme Le monde de Monsieur Ripley ou Faut le voir pour le croire misent sur notre côté voyeur qui ne demande qu'à voir.

Pourquoi les reconstitutions de meurtres ou les chirurgies en direct nous fascinent-elles? En quoi des vidéos où les gens se pètent la gueule nous font-ils rire? Qu'est-ce qui nous excite dans le fait de regarder des amoureux des bêtes se faire écraser par un éléphant, croquer par un tigre, piétiner par un cheval? Qu'apprécie-t-on dans les poursuites policières qui tournent au drame? Quel plaisir éprouve-t-on à voir des enfants prisonniers d'une rivière de boue après un glissement de terrain ou des grands-mères paniquées et coincées dans un édifice en flammes?

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Est-ce le côté sombre de notre nature qui exulte? Ou le côté sadique de notre personnalité qui jubile devant le spectacle de la souffrance et de la mort en direct? Bien à l'abri, dans le confort de notre salon, on se rassure. Car finalement, l'horreur, c'est pour les autres. Le grand frisson à sécurité maximale promet paroxysme et zénitude simultanés.

Il existe aussi l'orgasme tous risques. Parmi les amateurs: les éternels insatisfaits, les casse-cous, les frustrés, les paumés, les mal-aimés. Leur fantasme favori? L'extrême dans tous ses états: l'excès de vitesse, de sexe, de porno, de drogue, d'alcool, de médicaments, de télé, de pouvoir... L'adrénaline plutôt que la routine, la dopamine plutôt que la déprime, le défi plutôt que la vie, la fuite intense plutôt que l'existence.

L'extrémisme promet également sa dose d'extase. On ne se contente plus de faire du sport (ce qui est déjà extrême pour certains), on vise le sport extrême. Un peu d'escalade? Mais non! Vite la corde, que je me lance dans le vide à 5000 mètres du sol, enlacé à mon chum, en buvant une coupe de champagne et en grignotant quelques sushis. Un petit tour d'avion? Ben voyons! Donne-moi mon parachute, que je danse le hip-hop sur une planche en me filmant pendant la descente. Une promenade en vélo? Franchement! Je préfère grimper le Kilimandjaro, les yeux bandés, une roulotte accrochée à ma bécane.

La transformation extrême, ça vous dit quelque chose? Jadis, un lifting du visage devait passer inaperçu, une augmentation mammaire aussi. Mais là, tout se banalise. Et viens que je te gonfle les seins, les lèvres, les joues, les fesses. Que je te lisse la cellulite, que je t'arrange la peau d'orange, que je te rentre les plis du ventre... Ah oui, j'oubliais, un petit blanchiment des dents avec ça?

La bouffe aussi se conjugue à l'extrême: des cocas géants, des hamburgers triples, des frites en portions colossales, des mégasacs de croustilles, des tablettes de chocolat format jumbo, des pizzas extralarges, des sandwichs énormes... Pas étonnant qu'on soit devenus gros, gras, obèses. Un Canadien sur quatre souffre d'embonpoint, un Américain sur trois est obèse, quatre Français sur dix sont trop gros. Et tout ce beau monde tente de maigrir par n'importe quel moyen, à l'aide de diètes miracles, de pilules magiques, grâce à l'hypnose ou à la chirurgie de l'estomac.

Et à côté de ça? L'extrême minceur. Un contrôle absolu – ou la perte totale de contrôle – de tout ce qui est ingéré. On ne digère pas son image? On la fait disparaître. On veut être aussi parfaite que les mannequins ou les stars? On devient la plus maigrelette. On a une volonté de fer? On fait fondre le moindre gramme de chair. On rêve d'être une top modèle internationale? On mise sur nos rotules et nos clavicules (voir notre enquête «Mode: pourquoi tant de maigreur?», p. 106).
Et je ne parle pas d'extrémisme religieux, écologique ou idéologique. Je parle ici d'extrême solitude, du désir de ressentir, de vivre, d'être quelqu'un... à n'importe quel prix. Tout ceci est extrêmement troublant. Car après la vie extrême, qu'est-ce qui nous attend?





Article publié originalement dans le numéro de septembre 2007 du magazine en kiosque dès maintenant!

ELLE QUÉBEC

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